sept
01
2008

Journalistes, bibliothécaires : mêmes combats… et mêmes dérives

Nous sommes d’accord avec Bertrand Calenge (dans ce billet au titre magnifique!): les métiers de journalistes et de bibliothécaires se rapprochent, sans se confondre… C’est la raison pour laquelle j’intègre régulièrement dans le Bouillon des articles d’auteurs de blogs qui réfléchissent à ces mutations. J’ai d’ailleurs lu cet été un article passionnant écrit par Calamo sur ce blog. Il s’agit de répondre à la question : A qui appartiennent les contenus publiés dans un journal ? (prenez le temps de lire ce copieux article, il est très intéressant)

La réponse n’est pas évidente et fait l’objet d’un rapport de force entre les journalistes et ceux qui publient leurs articles. A l’heure du numérique, ce débat prend une importance toute particulière et à mon sens vraiment au cœur des mutations du droit d’auteur. Car il existe un mouvement pour le moins ambivalent d’autonomisation des journalistes par rapport à ceux qui les éditent. Les débats sur le mode blogueurs vs journalistes sont un épiphénomène d’une mutation assez profonde qui remet en cause, à l’instar du monde du livre, l’organisation même de la chaîne éditoriale journalistique.

Narvic de Novovision résume très bien la situation et pose clairement les enjeux en commentaire du billet précité :

Aucun modèle d’organisation de la “nouvelle” chaîne éditoriale ne s’impose encore pour le moment : un auteur qui propose plusieurs “déclinaisons” d’un même contenu, adaptées aux supports de destination (web, téléphone, papier, d’autres formes encore à venir…) ce qui suppose une polyvalence des journalistes dont on est pas sûr qu’elle soit réellement possible, ou bien un retraitement éditorial par d’autres intervenants pour procéder à cette adaptation. Ce débat est présent en arrière fond de la question de l’organisation en une seule rédaction multimédia, ou bien en deux rédactions séparées (papier et web), la seconde “retraitant” la production de l’autres (c’est la solution la plus courante actuellement), mais l’autre option (rédaction intégrée) est beaucoup étudiée, pour des questions de recherche d’économies.

Les deux fonctions dont on parle existent déjà dans la profession de journaliste : le rédacteur/photographe/reporter d’image (c’est l’auteur au sens traditionnel) et le secrétaire de rédaction, journaliste lui-aussi, mais investi du pouvoir de retravailler en profondeur, d’éditer, si besoin, l’oeuvre initiale, sans modifier pour autant le droit d’auteur de l’auteur initial. La question du droit d’auteur des secrétaires de rédaction n’a jamais été réellement posée, à ma connaissance. Elle est pourtant au coeur du débat que vous pointez ! A mon sens, c’est cette question-là qui est au noeud du problème…(…)

Les journalistes (qui sont majoritairement des rédacteurs) restent attachés à la notion d’auteur individuel. Ce qui impliquerait qu’ils acceptent la polyvalence multimédia (donc une formation continue importante et une redéfinition de leurs tâches), pour peu qu’une telle polyvalence soit accessible, ou même souhaitable. Et ce qui ne supprime par pour autant la nécessité d’un travail d’édition ultérieur…

Les employeurs privilégient la notion d’oeuvre collective, mais ils devraient alors tenir compte que cette oeuvre collective n’est possible que par l’intervention d’un “auteur en collectif” qui est… le secrétaire de rédaction (”éditeur” au sens américain, différent du sens français, pour lequel l’”éditeur” est en définitive l’employeur).

La tension actuelle est là. Elle peut conduire à une scission professionnelle du métier de journaliste, qui clarifierait les choses : d’un côté des auteurs (journalistes-rédacteurs, mais aussi blogueurs), de l’autre des “auteurs en collectif” (secrétaires de rédaction, mais aussi “animateurs éditoriaux” des forums et des fils de commentaires, documentalistes web, et d’autres métiers à venir…), dont le statut reste à créer…(…)

Au fond, la fonction de secrétaire de rédaction dans un journal est proche de celle de responsable de la médiation numérique des collections, puisqu’il s’agit bien d’éditorialisation de contenus produits par des tiers, mis en forme pour des publics. C’est frappant d’ailleurs de constater combien la mise en formes (notez le pluriel), et d’”animation d’une communauté” devient centrale pour les journalistes comme pour les bibliothécaires. D’ailleurs Narvic citait ces temps derniers le document : François-Bernard Huyghe : Pour une culture des médias :

Il semblerait que « tout » soit sur Internet comme tous les livres que l’on pourrait écrire avec les 25 lettres de l’alphabet figurent quelque part dans la bibliothèque de Babel. À certains égards, le vrai pouvoir devient donc celui de « faire le catalogue » et de créer des pôles d’attraction. Cela résulte notamment des systèmes d’indexation de l’information disponible (et notamment le fameux Google ranking qui ouvre la voie à des stratégies de manipulation des robots sémantiques, pour ne pas dire des stratégies du tricheur) mais aussi quelque chose de mystérieux qu’il faut bien appeler « l’art de diriger l’attention ».

Finalement, la bibliothèque qui se veut pôle d’attraction sur un territoire (et même un outil d’aménagement du territoire), peut-elle devenir un pôle d’attraction numérique ? A quelle échelle (dé)territoriale ? Pour quels objectifs ?

Revenons au journalisme pour comprendre. Est né ces jours derniers un site nommé SmallBrother qui entend pratiquer un “journalisme de liens” (donc très proche de ce que l’ont pourrait faire dans des bibliothèques) fondé sur un repérage humain, une sélection/hiérarchisation de liens volontairement subjective. Les fondateurs de SmallBrother entendent sélectionner des articles et agréger de l’information en annonçant les critères suivants dans la FAQ : (plus d’infos dans ce billet de Narvic)

SmallBROTHER.info est un site de sélection manuelle et qualitative de l’information en ligne : des contributeurs sélectionnent les meilleurs articles parus sur Internet. (…) Les fondateurs de SmallBROTHER.info ont défini la politique de tri : la qualité de l’article est l’unique critère de sélection. Comment en juger? En restant attentif à certaines exigences: l’originalité, l’exhaustivité, la pédagogie, la richesse, la précision, le style, l’illustration. Des journalistes ont rejoint l’équipe de contributeurs de SmallBROTHER.info. Cette phase de recrutement se poursuit, et vous pouvez dès à présent nous contacter si vous êtes intéressés.

Mais pourquoi ferai-je confiance à leur sélection sous prétexte qu’elle est juste humaine, par opposition aux algorithmes de google ou de wikio ? Je ne connais pas les créateurs de ce site, ils n’ont pas réputation en ligne, pas de ligne éditoriale annoncée, ils font appel à une communauté floue, ils annoncent des critères de sélection qui peuvent très bien ne correspondre pas du tout à la ce que je met derrière chacun des termes. Qu’est-ce qu’une information “de qualité” pour eux ? Tout se passe comme s’ils comptaient juste sur “l’effet humain” pour fonder leur projet ! C’est oublier pour pour “faire catalogue” il faut d’abord construire une identité numérique à laquelle on peut se rattacher.

En fait, l’identité revendiquée (sous-jacente, car le site se présente comme un site d’information, et il est très bien relayé dans la blogosphère journalistique) est une identité professionnelle : celle de journaliste. Elle peut d’ailleurs être survalorisée, au point même comme d’être assimilable à une marque : “je suis journaliste, j’ai donc autorité pour sélectionner, même si vous pouvez participer”. (on pourrait écrire la même chose en remplaçant journaliste par bibliothécaire).

Pire, sans s’affirmer comme telle dans ce site, cette identité est en fait une identité communautaire, au sens négatif du terme (i.e corporatiste). C’est un appel implicite à ceux qui ont le capital culturel et social pour comprendre les codes de sélection de la qualité des articles, seuls ceux qui reconnaissent ces codes pourront faire confiance aux sélections et participer à la communauté. On retrouve la tension traditionnelle du journalisme entre la nécessité économique de s’adresser à un lectorat sociologiquement identifié (il faut vendre du papier) et la volonté de s’adresser au plus grand nombre pour décrypter le monde en toute liberté et indépendance (vraie ambition politique de la presse). C’est très frustrant de constater que là où le web rend possible un espace de liberté et d’autonomie par rapport à ces contraintes économiques et éditoriales, ce qui est présenté comme une innovation d’importance pour la presse à l’heure du numérique reproduit implicitement les contraintes de l’imprimé, tout en proposant un site gratuit, sur le web! Il y a d’ailleurs du souci à se faire, quand le même Narvic présente comme suit un projet de “journalisme de liens” dans un billet intitulé Des journalistes en réseau pour contrer Digg et Google :

Publish2, de Scott Karp, qui ouvre des perspectives totalement nouvelles pour le journalisme en ligne : « le journalisme de liens en réseau ». L’originalité de la démarche de Scott Karp, voire son caractère révolutionnaire (au sens politique du terme), c’est qu’il voit dans son projet rien moins qu’une solution pour que les journalistes reprennent la main sur le web face au monopole que se sont constitué Google et Digg dans la distribution de l’information. Et pour y parvenir, il appelle les journalistes à se fédérer en réseau, pour prouver que, collectivement, des journalistes peuvent réussir en ligne à faire quelque chose de plus pertinent que les machines et générer autant de trafic, sinon plus qu’elles.

Drôle d’ambition tout de même ! Ainsi, le projet politique d’une partie des journalistes à l’heure du numérique n’est pas d’utiliser la liberté de publication du web pour décrypter le monde mais de “reprendre la main” et de “générer du trafic”! On constate donc bien que “faire catalogue” est d’abord une question de pouvoir, au sens d’influence sans projet politique. D’où cette question : N’y-a-t-il pas grand danger à privilégier la notion de sélectionneur ou de sélection au détriment de ce pourquoi l’information est sélectionnée ?

Les bibliothécaires ont eux aussi clairement cette tendance… qui est une réelle dérive. C’est exactement comme lorsqu’on valorise la fréquentation de la bibliothèque en tant que telle, sans l’inscrire dans le contexte local… (ah le taux d’inscrits actifs!). On pourrait même voir un lien avec le récent débat qui a eu lieu suite à l’enquête du Crédoc. Mais pour prendre un exemple concret : je n’aime guère les blogs de bibliothèques qui se présentent fièrement comme le-blog-de -la-bibliothèque-de-trifouilli-les-oies, parce que bon nombre d’entre eux sont dans le fantasme de s’affirmer bibliothécaires, de se valoriser en tant que tels, sans affirmer des choix culturels.

Et si ce que nous avons appris en terme de politique documentaire était à ne surtout pas oublier sur le web ? Et si les journalistes devaient d’abord apprendre à affirmer une ligne éditoriale (qu’elle soit issue d’une structure ou d’une communauté, ou même personnelle, mais l’affirmer clairement) avant d’affirmer qu’ils sont journalistes ? Et si les bibliothécaires devaient d’abord définir leurs objectifs avant de d’utiliser des outils 2.0 et de se dire médiateurs ?

Rappelez-vous, en 1996 avec la victoire du FN aux municipales dans certains villes du Sud de la France les retraits de certains livres par les élus ont montré que la seule identité professionnelle de bibliothécaire ne suffisait pas à nous garantir contre l’ingérence politique dans les choix de contenus (là encore, proximité avec les journalistes contre les pressions des propriétaires de leurs journaux). Il nous fallait désormais formaliser nos choix d’acquisitions (pourquoi j’achète des livres dans ce domaine? pour quels publics? ) en fonction d’objectifs clairement établis.

Il me semble qu’il y a là une compétence importante que nous ne devons pas oublier. Si nos choix, notre politique documentaire, équivalente in fine à une ligne éditoriale n’est pas bien définie, alors comment affirmer notre identité professionnelle ?

On retrouve bien les fondamentaux des politiques documentaires, qui doit aussi servir de fondement à la stratégie numérique de la bibliothèque. Il est alors possible de régler facilement la question du droit d’auteur. Car les agents fonctionnaires ou contractuels (= agents publics) qui exercent dans les bibliothèques, bénéficient depuis peu d’un droit clair : article L’article L 131-3-1 du Code de la propriété intellectuelle modifié par DADVSI en 2006: (plus d’infos dans cet article)

« Dans la mesure strictement nécessaire à l’accomplissement d’une mission de service public, le droit d’exploitation d’une œuvre créée par un agent [public] dans l’exercice de ses fonctions ou d’après les instructions reçues est, dès la création, cédé de plein droit à [la collectivité publique] ».

Concrètement, s’il s’agit d’un usage lié à l’exercice de la mission de service public, l’auteur cède ses droits. D’où l’importance à mon avis pour une collectivité de formaliser une stratégie de médiation numérique alignée sur les objectifs de politique publique qu’elle poursuit afin d’insérer explicitement cet aspect dans les missions des agents. Cela devrait d’ailleurs être très aisé pour les bibliothèques qui ont formalisé leur politique documentaire.

Au final, ce moment charnière de recomposition des identités et des pratiques professionnelles ne doit pas nous faire oublier que les mutations de la presse à l’heure du numérique, tout comme celles des bibliothèques doivent affirmer et traduire dans les faits une ambition de changement social.

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