Journalistes, bibliothécaires : mêmes combats… et mêmes dérives

Nous sommes d’accord avec Bertrand Calenge (dans ce billet au titre magnifique!): les métiers de journalistes et de bibliothécaires se rapprochent, sans se confondre… C’est la raison pour laquelle j’intègre régulièrement dans le Bouillon des articles d’auteurs de blogs qui réfléchissent à ces mutations. J’ai d’ailleurs lu cet été un article passionnant écrit par Calamo sur ce blog. Il s’agit de répondre à la question : A qui appartiennent les contenus publiés dans un journal ? (prenez le temps de lire ce copieux article, il est très intéressant)

La réponse n’est pas évidente et fait l’objet d’un rapport de force entre les journalistes et ceux qui publient leurs articles. A l’heure du numérique, ce débat prend une importance toute particulière et à mon sens vraiment au cœur des mutations du droit d’auteur. Car il existe un mouvement pour le moins ambivalent d’autonomisation des journalistes par rapport à ceux qui les éditent. Les débats sur le mode blogueurs vs journalistes sont un épiphénomène d’une mutation assez profonde qui remet en cause, à l’instar du monde du livre, l’organisation même de la chaîne éditoriale journalistique.

Narvic de Novovision résume très bien la situation et pose clairement les enjeux en commentaire du billet précité :

Aucun modèle d’organisation de la « nouvelle » chaîne éditoriale ne s’impose encore pour le moment : un auteur qui propose plusieurs « déclinaisons » d’un même contenu, adaptées aux supports de destination (web, téléphone, papier, d’autres formes encore à venir…) ce qui suppose une polyvalence des journalistes dont on est pas sûr qu’elle soit réellement possible, ou bien un retraitement éditorial par d’autres intervenants pour procéder à cette adaptation. Ce débat est présent en arrière fond de la question de l’organisation en une seule rédaction multimédia, ou bien en deux rédactions séparées (papier et web), la seconde « retraitant » la production de l’autres (c’est la solution la plus courante actuellement), mais l’autre option (rédaction intégrée) est beaucoup étudiée, pour des questions de recherche d’économies.

Les deux fonctions dont on parle existent déjà dans la profession de journaliste : le rédacteur/photographe/reporter d’image (c’est l’auteur au sens traditionnel) et le secrétaire de rédaction, journaliste lui-aussi, mais investi du pouvoir de retravailler en profondeur, d’éditer, si besoin, l’oeuvre initiale, sans modifier pour autant le droit d’auteur de l’auteur initial. La question du droit d’auteur des secrétaires de rédaction n’a jamais été réellement posée, à ma connaissance. Elle est pourtant au coeur du débat que vous pointez ! A mon sens, c’est cette question-là qui est au noeud du problème…(…)

Les journalistes (qui sont majoritairement des rédacteurs) restent attachés à la notion d’auteur individuel. Ce qui impliquerait qu’ils acceptent la polyvalence multimédia (donc une formation continue importante et une redéfinition de leurs tâches), pour peu qu’une telle polyvalence soit accessible, ou même souhaitable. Et ce qui ne supprime par pour autant la nécessité d’un travail d’édition ultérieur…

Les employeurs privilégient la notion d’oeuvre collective, mais ils devraient alors tenir compte que cette oeuvre collective n’est possible que par l’intervention d’un « auteur en collectif » qui est… le secrétaire de rédaction (« éditeur » au sens américain, différent du sens français, pour lequel l' »éditeur » est en définitive l’employeur).

La tension actuelle est là. Elle peut conduire à une scission professionnelle du métier de journaliste, qui clarifierait les choses : d’un côté des auteurs (journalistes-rédacteurs, mais aussi blogueurs), de l’autre des « auteurs en collectif » (secrétaires de rédaction, mais aussi « animateurs éditoriaux » des forums et des fils de commentaires, documentalistes web, et d’autres métiers à venir…), dont le statut reste à créer…(…)

Au fond, la fonction de secrétaire de rédaction dans un journal est proche de celle de responsable de la médiation numérique des collections, puisqu’il s’agit bien d’éditorialisation de contenus produits par des tiers, mis en forme pour des publics. C’est frappant d’ailleurs de constater combien la mise en formes (notez le pluriel), et d' »animation d’une communauté » devient centrale pour les journalistes comme pour les bibliothécaires. D’ailleurs Narvic citait ces temps derniers le document : François-Bernard Huyghe : Pour une culture des médias :

Il semblerait que « tout » soit sur Internet comme tous les livres que l’on pourrait écrire avec les 25 lettres de l’alphabet figurent quelque part dans la bibliothèque de Babel. À certains égards, le vrai pouvoir devient donc celui de « faire le catalogue » et de créer des pôles d’attraction. Cela résulte notamment des systèmes d’indexation de l’information disponible (et notamment le fameux Google ranking qui ouvre la voie à des stratégies de manipulation des robots sémantiques, pour ne pas dire des stratégies du tricheur) mais aussi quelque chose de mystérieux qu’il faut bien appeler « l’art de diriger l’attention ».

Finalement, la bibliothèque qui se veut pôle d’attraction sur un territoire (et même un outil d’aménagement du territoire), peut-elle devenir un pôle d’attraction numérique ? A quelle échelle (dé)territoriale ? Pour quels objectifs ?

Revenons au journalisme pour comprendre. Est né ces jours derniers un site nommé SmallBrother qui entend pratiquer un « journalisme de liens » (donc très proche de ce que l’ont pourrait faire dans des bibliothèques) fondé sur un repérage humain, une sélection/hiérarchisation de liens volontairement subjective. Les fondateurs de SmallBrother entendent sélectionner des articles et agréger de l’information en annonçant les critères suivants dans la FAQ : (plus d’infos dans ce billet de Narvic)

SmallBROTHER.info est un site de sélection manuelle et qualitative de l’information en ligne : des contributeurs sélectionnent les meilleurs articles parus sur Internet. (…) Les fondateurs de SmallBROTHER.info ont défini la politique de tri : la qualité de l’article est l’unique critère de sélection. Comment en juger? En restant attentif à certaines exigences: l’originalité, l’exhaustivité, la pédagogie, la richesse, la précision, le style, l’illustration. Des journalistes ont rejoint l’équipe de contributeurs de SmallBROTHER.info. Cette phase de recrutement se poursuit, et vous pouvez dès à présent nous contacter si vous êtes intéressés.

Mais pourquoi ferai-je confiance à leur sélection sous prétexte qu’elle est juste humaine, par opposition aux algorithmes de google ou de wikio ? Je ne connais pas les créateurs de ce site, ils n’ont pas réputation en ligne, pas de ligne éditoriale annoncée, ils font appel à une communauté floue, ils annoncent des critères de sélection qui peuvent très bien ne correspondre pas du tout à la ce que je met derrière chacun des termes. Qu’est-ce qu’une information « de qualité » pour eux ? Tout se passe comme s’ils comptaient juste sur « l’effet humain » pour fonder leur projet ! C’est oublier pour pour « faire catalogue » il faut d’abord construire une identité numérique à laquelle on peut se rattacher.

En fait, l’identité revendiquée (sous-jacente, car le site se présente comme un site d’information, et il est très bien relayé dans la blogosphère journalistique) est une identité professionnelle : celle de journaliste. Elle peut d’ailleurs être survalorisée, au point même comme d’être assimilable à une marque : « je suis journaliste, j’ai donc autorité pour sélectionner, même si vous pouvez participer ». (on pourrait écrire la même chose en remplaçant journaliste par bibliothécaire).

Pire, sans s’affirmer comme telle dans ce site, cette identité est en fait une identité communautaire, au sens négatif du terme (i.e corporatiste). C’est un appel implicite à ceux qui ont le capital culturel et social pour comprendre les codes de sélection de la qualité des articles, seuls ceux qui reconnaissent ces codes pourront faire confiance aux sélections et participer à la communauté. On retrouve la tension traditionnelle du journalisme entre la nécessité économique de s’adresser à un lectorat sociologiquement identifié (il faut vendre du papier) et la volonté de s’adresser au plus grand nombre pour décrypter le monde en toute liberté et indépendance (vraie ambition politique de la presse). C’est très frustrant de constater que là où le web rend possible un espace de liberté et d’autonomie par rapport à ces contraintes économiques et éditoriales, ce qui est présenté comme une innovation d’importance pour la presse à l’heure du numérique reproduit implicitement les contraintes de l’imprimé, tout en proposant un site gratuit, sur le web! Il y a d’ailleurs du souci à se faire, quand le même Narvic présente comme suit un projet de « journalisme de liens » dans un billet intitulé Des journalistes en réseau pour contrer Digg et Google :

Publish2, de Scott Karp, qui ouvre des perspectives totalement nouvelles pour le journalisme en ligne : « le journalisme de liens en réseau ». L’originalité de la démarche de Scott Karp, voire son caractère révolutionnaire (au sens politique du terme), c’est qu’il voit dans son projet rien moins qu’une solution pour que les journalistes reprennent la main sur le web face au monopole que se sont constitué Google et Digg dans la distribution de l’information. Et pour y parvenir, il appelle les journalistes à se fédérer en réseau, pour prouver que, collectivement, des journalistes peuvent réussir en ligne à faire quelque chose de plus pertinent que les machines et générer autant de trafic, sinon plus qu’elles.

Drôle d’ambition tout de même ! Ainsi, le projet politique d’une partie des journalistes à l’heure du numérique n’est pas d’utiliser la liberté de publication du web pour décrypter le monde mais de « reprendre la main » et de « générer du trafic »! On constate donc bien que « faire catalogue » est d’abord une question de pouvoir, au sens d’influence sans projet politique. D’où cette question : N’y-a-t-il pas grand danger à privilégier la notion de sélectionneur ou de sélection au détriment de ce pourquoi l’information est sélectionnée ?

Les bibliothécaires ont eux aussi clairement cette tendance… qui est une réelle dérive. C’est exactement comme lorsqu’on valorise la fréquentation de la bibliothèque en tant que telle, sans l’inscrire dans le contexte local… (ah le taux d’inscrits actifs!). On pourrait même voir un lien avec le récent débat qui a eu lieu suite à l’enquête du Crédoc. Mais pour prendre un exemple concret : je n’aime guère les blogs de bibliothèques qui se présentent fièrement comme le-blog-de -la-bibliothèque-de-trifouilli-les-oies, parce que bon nombre d’entre eux sont dans le fantasme de s’affirmer bibliothécaires, de se valoriser en tant que tels, sans affirmer des choix culturels.

Et si ce que nous avons appris en terme de politique documentaire était à ne surtout pas oublier sur le web ? Et si les journalistes devaient d’abord apprendre à affirmer une ligne éditoriale (qu’elle soit issue d’une structure ou d’une communauté, ou même personnelle, mais l’affirmer clairement) avant d’affirmer qu’ils sont journalistes ? Et si les bibliothécaires devaient d’abord définir leurs objectifs avant de d’utiliser des outils 2.0 et de se dire médiateurs ?

Rappelez-vous, en 1996 avec la victoire du FN aux municipales dans certains villes du Sud de la France les retraits de certains livres par les élus ont montré que la seule identité professionnelle de bibliothécaire ne suffisait pas à nous garantir contre l’ingérence politique dans les choix de contenus (là encore, proximité avec les journalistes contre les pressions des propriétaires de leurs journaux). Il nous fallait désormais formaliser nos choix d’acquisitions (pourquoi j’achète des livres dans ce domaine? pour quels publics? ) en fonction d’objectifs clairement établis.

Il me semble qu’il y a là une compétence importante que nous ne devons pas oublier. Si nos choix, notre politique documentaire, équivalente in fine à une ligne éditoriale n’est pas bien définie, alors comment affirmer notre identité professionnelle ?

On retrouve bien les fondamentaux des politiques documentaires, qui doit aussi servir de fondement à la stratégie numérique de la bibliothèque. Il est alors possible de régler facilement la question du droit d’auteur. Car les agents fonctionnaires ou contractuels (= agents publics) qui exercent dans les bibliothèques, bénéficient depuis peu d’un droit clair : article L’article L 131-3-1 du Code de la propriété intellectuelle modifié par DADVSI en 2006: (plus d’infos dans cet article)

« Dans la mesure strictement nécessaire à l’accomplissement d’une mission de service public, le droit d’exploitation d’une œuvre créée par un agent [public] dans l’exercice de ses fonctions ou d’après les instructions reçues est, dès la création, cédé de plein droit à [la collectivité publique] ».

Concrètement, s’il s’agit d’un usage lié à l’exercice de la mission de service public, l’auteur cède ses droits. D’où l’importance à mon avis pour une collectivité de formaliser une stratégie de médiation numérique alignée sur les objectifs de politique publique qu’elle poursuit afin d’insérer explicitement cet aspect dans les missions des agents. Cela devrait d’ailleurs être très aisé pour les bibliothèques qui ont formalisé leur politique documentaire.

Au final, ce moment charnière de recomposition des identités et des pratiques professionnelles ne doit pas nous faire oublier que les mutations de la presse à l’heure du numérique, tout comme celles des bibliothèques doivent affirmer et traduire dans les faits une ambition de changement social.

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

8 réponses

  1. narvic dit :

    Je me sens un petit peu interpellé par cette passionnante réflexion… 😉 Une expression trop rapide et pas assez précise de ma part est peut-être à la source d’un petit malentendu.

    Il y a bien dans la recherche/sélection/hiérarchisation de l’information en ligne un enjeu de pouvoir, le pouvoir de « faire le catalogue » selon la formule de Huyghe.

    Quand je m’intéresse à des expériences telles que Publish2 ou Smallbrother, en soulignant le rôle d’humains qui « reprennent la main » sur les machines, on peut y voir, en effet, du corporatisme, puisque les humains en question sont des journalistes, où se réfèrent implicitement au journalisme.

    Mais le projet Zutopik, fonctionne sur le même principe (le tri des liens à la main et le partage communautaire), à la différence près qu’il s’agit d’une libre association de passionnés et d’experts, sans dimension corporatiste cette fois.

    Pour moi, ces trois projets se répondent, et la dimension professionnelle ou corporatiste n’est pas au coeur du débat. On parle de communautés formées par association/cooptation dans une perspective de coopération : une corporation relève de cette logique, mais il existe de nombreuses autres formes d’association, qui peuvent s’intégrer à la même démarche.

    C’est là qu’on en vient à l’enjeu de pouvoir… 😉

    Je crois qu’il existe une forme de naïveté, d’illusion même, dans un certain discours tournant autour du web 2.0, qui voit dans les outils de tri de l’information automatisés, basés sur la popularité et agrégeant des masses de micro-actes individuels des utilisateurs (pratiques de navigation, votes et notation, liens placés, etc.), une forme de démocratisation de l’accès à l’information.

    On en vient donc à opposer cette manière de « faire le catalogue » (traitement de masse par des machines d’agrégats d’humains indifférenciés) à celle proposée par des groupes d’humains associés en coopération.

    Ma position est d’insister sur le caractère totalement illusoire de cette soi-disant démocratisation par le truchement de la machine (il y a même un très fort contenu idéologique là-derrière).

    Dans l’agrégation automatisée, le pouvoir de « faire le catalogue » n’est nullement « redonné » au peuple contre les élites : il appartient à celui qui maîtrise la machine ! En l’occurrence, il s’agit d’une poignée de multinationales américaines du web 2.0 (Google, Yahoo!, etc.). Ce n’est plus une élite intellectuelle, c’est un oligopole technocratique. C’est lui qui délimite le contours de ce qui est indexé et qui produit les algorithmes de tri.

    Une politique éditoriale est bien à l’oeuvre, elle est dans l’algorithme. Mais celle-ci doit demeurer cachée (raison officielle: empêcher les manipulations des résultats fournis par l’algorithme. raison principale : protection des intérêts économiques de l’entreprise proposant le service de tri).

    Il est là l’enjeu du pouvoir. Pas entre le peuple et les élites, mais entre coopération ou technocratie.

  2. @ narvic : Merci de réagir je n’en attendais pas moins! D’accord avec vous sur le côté faussement démocratique de l’accès à l’info par les algorithmes de google news…mais mon propos était de dire que si ces algorithmes sont sont « contrés » par des communautés (de journalistes, ou assimilés, comme vous le dites) qui n’ont d’autre but que de « reprendre la main », ça ne règle en rien le problème, c’est juste le développement d’un rapport de force pour capter l’attention des utilisateurs. Ma remarque visait à dire (je le reformule, vous n’y avez pas répondu sur le fond) : est-ce vraiment dans cette direction qu’il faut aller?

    Prenez par exemple deux projets journalistiques récents et imprimés (ça existe encore) : La revue XXI par des anciens de Libé qui entend redonner du sens au reportage long et s’inscrit en faux contre l’info jetable trop présente
    sur Internet. Je pense aussi au « journal curieux » qu’est le Tigre : pas de pub, une forme et info une volontairement décalée sans tomber dans l’alternatif militant. (Je vais les acheter pour les bibliothèques ces revues, c’est important de les soutenir). Je pense pour le numérique à plusnews http://www.plusnews.fr/, qui est aujourd’hui arrêté mais qui avait une approche très intéressante de décryptage sous forme dee rubriques associées à chaque article : Les faits, le Contexte, les Suites, les Chiffres, les Sources, les Commentaires.

    Dans ces cas : il s’agit de projets forts et intéressants parce qu’ils affirment des choix et tiennent une ligne éditoriale forte. Si la ligne de ces communautés journalistiques (et assimilés) n’est autre que d’être humaine, alors non seulement elle n’auront pas la force de reprendre la main, mais en plus elle ne s’adresseront qu’à des communautés homogènes…sans affirmer des choix.

    Au final qu’elle est la différence entre la ligne éditoriale d’un algorithme fait par une entreprise et l’absence de ligne éditoriale claire de la part d’une communauté homogène?

    Pour moi il y en a peu.

    Et si le journalisme de demain était un journalisme non pas de liens, mais de niches, un journalisme qui, quitte à laisser les grands médias « faire catalogue » parviennent à s’insérer dans les flux des algorithmes PAR LE CONTENU qu’il propose ? Et si l’enjeu n’était pas le pouvoir de créer des outils alternatifs à ceux du mainstream mais de produire du contenu suffisamment bien référencé pour s’insérer des les flux dominants ? Qu’en pensez-vous?

  3. narvic dit :

    Sur la production du contenu : encore faut-il, en effet, qu’il en ait, sinon qu’y aurait-il à trier ? Je pense que nous sommes vraiment passé d’un régime de rareté à un régime d’extrême abondance de contenu. Et mon sentiment est que dans ce magma énorme et sans forme de contenu mis en ligne ou disponible ailleurs, la quantité de contenu de qualité augmente aussi beaucoup. Je ne crois pas qu’il y ait de risque de ce côté. L’intérêt de la démarche de la revue XXI n’est pas tant de produire un peu plus de contenu de qualité, c’est surtout de le rassembler à un endroit où l’on saura le trouver. L’enjeu, c’est bien le tri.

    Je ne sais nullement si les solutions « communautaires » de sélection de l’information dont nous parlons ici seront intéressantes au bout du compte (il faut que ces communautés se forment, qu’elles fonctionnent et qu’elles tiennent. Ça ne peut se vérifier qu’à l’usage). La démarche coopérative (versus agrégative, pour simplifier) en revanche me semble très intéressante.

    Je crois, pour ma part, que de telles communautés ont toujours une politique éditoriale, même si elle n’est pas toujours formulée. Elles génèrent elles-mêmes leur propre politique éditoriale et la régulent (et ce sont des politiques éditoriales fortes). Cette politique éditoriale dépend donc de la nature de la communauté et de ce qui la rassemble. Elle sera d’ailleurs d’autant plus forte que la communauté sera homogène, qu’il s’agisse de la diaspora des Bretons de San Francisco, de la communauté des nostalgiques du train à vapeur, ou de ceux qui s’intéressent à l’impact social des nouvelles technologies de l’information…

    Mon propos n’est pas de me focaliser sur des communautés de journalistes, ou assimilés, en particulier (je m’y intéresse de plus prêt, uniquement car je connais un peu mieux que d’autres secteurs. Ce sont celles-là qui sont sous mon microscope…). Mais toutes les formes de communautés ont leur place dans ce jeu…

    Ce que je retiens, c’est que l’information filtrée et hiérarchisées par de tels mécanismes « humains » se révèle, à mon sens, éminemment plus pertinente, justement, que celle des automates, car elle obéit à une politique éditoriale forte. Elle me semble aussi plus efficace, car plus économe de moyens (pas besoin de brasser des milliards de pages pour générer une page de résultat comportant un taux très élevé de déchet).

    Je tire ces réflexions de la simple observation de mon propre système d’information personnel, centré autour de mon lecteur de flux RSS et de la sélection de sources que j’y ai introduit. Les sources « humaines » (pour simplifier) y côtoient les sources « automatiquement agrégées » : des flux de blogs et des flux de liens depuis des comptes delicious, d’un côté ; de l’autre des flux issus de divers moteurs de recherche (Google, Google Blog search, Wikio, BlogPusle Search, Live Search, etc.) paramétrés sur des mots-clés correspondant exactement à la même thématique que celle qui intéresse mes « veilleurs humains ».

    L’efficacité et la pertinence des résultats fournis par mon « réseau humain » sont sans aucune commune mesure avec celles des automates (la comparaison quotidienne que je fais me le démontre tous les jours).

    Ce qui m’intéresse dans les projets cités, c’est qu’ils constituent des expériences pour étendre ce fonctionnement individuel à des groupes. C’est qu’il s’agit d’outils construits par un groupe pour lui-même (et aussi pour les autres, si d’autres sont intéressés, bien sûr).

    C’est là que je vois une possibilité de « reprise en main » de la manière de s’informer, par les gens eux-mêmes, basée sur la coopération et le partage d’information, qui va à l’encontre de la logique centralisatrice et privatisée dans les mains de quelques uns, les Google, Yahoo!, etc.

    Je vois que la principale objection qui est faite à mon propos (la vôtre, mais vous n’êtes pas le seul à faire la même remarque) est de focaliser sur le groupe pris en exemple (« les » journalistes), qui joue comme un repoussoir immédiat tellement ce groupe à mauvaise presse ;-), alors qu’il n’est pour moi qu’un exemple, et ce que je souhaite pointer n’est pas directement lié à la nature du groupe mais bien au mécanisme communautaire.

    Dans un deuxième temps, je crois qu’un nouveau métier de journaliste peut émerger, proche en effet du bibliothécaire et du documentaliste, disposant de compétences techniques dans le traitement de l’information, qui serait un animateur au service de ces communautés d’information les plus importantes en nombre et qui en viendrait à professionnaliser certains aspects de leur fonctionnement.

  4. Ok alors il y a effectivement un petit malentendu, puisque je suis parti de communautés de journalistes (sans aucun a priori sur ce métier que j’admire s’il est fait avec sérieux, comme tous…et côté mauvaise image nous avons notre lot en tant que bibliothécaires!) alors que vous parliez de communautés au sens large, ce qui déplace le problème.

    Je maintiens mes positions s’il s’agit d’inventer un nouveau journalisme ou une nouvelle pratique de ce métier, car ce qui le distingue précisément d’une communauté sans ligne annoncée c’est bien la notion de ligne éditoriale et son positionnement pédagogique et explicatif que peuvent prendre les journalistes, ça me semble même être leur valeur ajoutée. (là encore avec l’idée que je me fait du journalisme).

    Pour moi si nos deux métiers se rapprochent c’est bien que vous, journalistes, avez pour mission de produire des contenus (nous aussi mais dans une moindre mesure) et que nous nous avons effectivement pour mission d’assister l’accès à la masse d’information et de favoriser la « trouvabilité » des données…

    Quant aux communautés dont la ligne est floue, c’est un problème me semble-t-il car dès que l’info est trop abondante elle devient classée par pertinence et on retombe sur des enjeux de pouvoirs… Encore une fois l’avenir serait-il dans des sites d’informations « de niche » ou locaux? (wikibrest, par exemple…)

    On voit très bien dans ces débats que nos deux fonctions de base (écrire, trouver, chercher, donner accès à, repérer, recommander, etc.) tendent à se confondre….alors effectivement un nouveau métier est à inventer : le biblionaliste ou le jourbibliothécaire? 😉

  5. Monsieur le bibliothécaire,

    C’est avec intérêt que nous avons lu ce post dans lequel vous parlez (entre autres) de notre site, SmallBROTHER.info.

    Votre critique nous a interpellés, et nous aimerions simplement clarifier certaines choses, afin d’éviter tout procès d’intention. Nous sommes un site tout récent, nous ne voudrions donc pas renvoyer une image faussée d’emblée.
    Reprenons certaines de vos remarques, donc.

    « Mais pourquoi ferai-je confiance à leur sélection »
    Objectivement, rien ne vous y pousse, évidemment. Nous savons que, comme vous le dites, nous n’avons ni notoriété, ni réputation, ni « image » sur le web.
    Par conséquent, la confiance, nous sommes conscients qu’il nous faudra du temps pour la gagner. Que c’est seulement en convaincant les gens, quotidiennement, de la « qualité » (nous y reviendrons) de notre sélection, que la confiance pourra s’établir.
    Mais parce que nous n’avons pas (encore?) d' »identité numérique », nous aurions dû nous abstenir de créer un site qui nous tient à cœur? Bien au contraire!
    Et nous espérons que ce site deviendra avec le temps synonyme de qualité, de diversité, de richesse; c’est ce à quoi nous travaillons.

    “je suis journaliste, j’ai donc autorité pour sélectionner, même si vous pouvez participer”
    Ici, nous voudrions souligner trois points.
    D’abord nous ne sommes pas journalistes. Aucun des fondateurs ne l’est, comme précisé dans l’interview chez Narvic. Nous sommes juste de gros consommateurs d’information qui prenions du plaisir à nous échanger les articles que nous trouvions bons. C’est de ce goût pour l’info qu’est née l’idée du site, pas d’une quelconque assise professionnelle.
    Ensuite, pour ce qui est de « l’autorité », vous soulignez un point très intéressant et sur lequel nous avons beaucoup réfléchi. Nous ne nions pas, à aucun moment, que notre sélection est subjective, qu’elle est faite par des contributeurs, des humains, et que, partant, elle est (et sera toujours) critiquable. C’est là une faiblesse, mais peut-être aussi une qualité.
    Or, pour éviter l’écueil de l’arrogance et de la présupposée omniscience, nous avons tout fait pour multiplier les « contre-pouvoirs » sur notre site (bien plus que sur les sites habituels de presse). Les membres peuvent ainsi noter et commenter nos articles, donc les critiquer si tel est leur souhait. Ils peuvent aussi choisir de supprimer des articles (par un système de corbeille, en cours de finalisation) s’ils ne les jugent pas dignes d’appartenir à la sélection. Ils peuvent enfin proposer leurs propres articles (dans l’espace Publiez), parce que oui, nous sommes nécessairement imparfaits dans notre sélection, et que nous attendons beaucoup de l’apport des Internautes.
    Enfin, nous allons proposer bientôt à toute personne intéressée de devenir contributeur, sous certaines conditions bien sûr (s’y connaître en musique si l’on veut contribuer dans la rubrique du même nom, évidemment). Mais il ne s’agit aucunement de réserver le statut de contributeur aux seuls journalistes de profession.

    « cette identité est en fait une identité communautaire, au sens négatif du terme (i.e corporatiste) »
    N’allez-vous pas un peu vite dans vos jugements, pour un site qui n’a que 24 heures d’existence? 🙂
    Invoquer Bourdieu aussi rapidement, c’est presque désespérant! Nous vous répondrons juste que la diversité de nos contributeurs (en termes de parcours, de profession, d’âge…) est, à nos yeux, gage d’ouverture, de richesse, et sûrement pas de corporatisme.

    Quoiqu’il en soit, merci d’avoir pris le temps de visiter notre site. Nous espérons que ces quelques réponses, qui ont pour unique but d’éclairer l’objet et les problématiques de SmallBROTHER.info, vous rendront plus indulgent 🙂

    A bientôt,

    Grégoire Chalopin, co-fondateur de SmallBROTHER.info

  6. Oui j’avais vu que vous n’êtes pas journalistes, j’avais bien sûr lu l’interview faite par Narvic avant d’écrire ce billet. (et j’en ai tenu compte dans la rédaction de mon billet). Vous défendez votre projet et c’est bien normal. Il est intéressant ce projet communautaire, j’en critique la mise en oeuvre sans objectif, et je m’interroge aussi sur ce « goût de l’info », dont je me sens moi-même partie prenante.
    C’est vrai que votre projet s’assimile à un projet de veille collaborative et je vois bien le positionnement. je critique juste le fait que vous n’ayez pas plus mis en avant les objectif : « s’informer, mieux » mais pourquoi, que veux dire ce mieu? Pour les informations politique, par exemple ça veut dire quoi? vous allez privilégier des infos de site majoritairement de droite ou de gauche? (parce qu’elle existe encore cette différence…) les deux? comment va se faire l’équilibre? Que voulez vous susciter par ce tri communautaire? C’est juste ça qui me semble important de préciser en amont. Bon pis on verra si ça marche et je vous le souhaite, bien évidemment, je me suis inscrit à vos différents fils RSS.

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