Acquisitions collaboratives et minis corpus contextuels avec Moccam-en-ligne

Lionel Dujol a fait une chouette trouvaille, il y a quelque temps :

L’explocentre d’Orange propose un mashup de Wikipédia assez étonnant. Wikipedia-roll propose de parcourir de manière dynamique et global les contenus de l’encyclopédie collaborative. Vous faites une recherche, vous accédez à la définition ainsi qu’à une organisation par rotonde du contenu. Ces rotondes vous permettent de partir vers d’autres articles auxquels nous aurions pas pensé à priori.

Il me semble que ce type d’interface est significatif d’une évolution majeure : le passage d’une logique de « corpus de collection » à une logique que l’on pourrait appeler de mini-corpus contextuels.

En politique documentaire, l’approche appelée Conspectus propose de concevoir une collection de bibliothèque comme une superposition construite de niveaux de couverture d’un sujet donné, en fonction d’objectifs définis. Cette approche repose sur l’idée qu’un corpus peut constituer un cœur de collection, fondement d’un domaine documentaire. Cet ensemble de titres peut donc être similaire entre plusieurs bibliothèques d’un niveau conspectus comparable, en fonction d’une échelle qui peut ressembler à ça. Il ne s’agit rien de moins que d’attribuer des niveaux de couverture d’information à un thème, partant d’une documentation de base pour aller vers une documentation étendue, sachant que la notion de couverture documentaire (un nombre de titres et une diversité de supports, par rapport à l’offre éditoriale) doit être croisée avec un niveau « scientifique » de l’information délivrée (de débutant à expert). Bien sûr cette approche suppose à la fois de s’impliquer intellectuellement dans le domaine documentaire considéré et offre alors une possibilité de comparaisons entre corpus de niveaux équivalents entre bibliothèques.

Or Bertrand Calenge dans son dernier livre: bibliothèques et politiques documentaires à l’heure d’internet, page 131, suggère que cette approche est contestable, voire à dépasser, en citant une étude de Ross Atkinson de 1991, qui, après observation de plusieurs « core collections » , conclut que ce fameux socle d’incontournables n’est jamais le même… ce qui n’invalide pas forcément l’approche du conspectus, mais montre plutôt un énorme déficit de partage entre bibliothécaires sur la constitution même des collections. (donc ne pas jeter la (ou le) bibliothécaire tout nu(e) avec l’eau de son propre bain).

Or, Moccam-en-ligne propose depuis peu de temps l’outil rêvé pour rendre les acquisitions collaboratives. Il est en effet possible d’être informé des acquisitions de la communauté active des bibliothécaires via une interface et un fil rss présentant des livres classés en fonction du nombre de fois où ils apparaissent dans les paniers de récupération des notices. On passe donc d’une logique d’acquisition « en solitaire » à une logique d’acquisitions collaborative, renforcée par la présence de Forums par thèmes que les acquéreurs peuvent utiliser. Il est également possible de laisser des commentaires sur les acquisitions ce qui est évidemment très précieux.

Depuis peu, un partenariat a été tissé avec Bibliosurf et tout récemment avec Non-fiction.fr ce qui permet d’intégrer des contenusà forte valeur ajoutée à ce portail collaboratif. Il ne s’agit donc pas seulement avec quelques critiques de bibliothécaires dans une interface de reprise des données d’Amazon mais d’un vrai outil d’assistance aux choix !

D’autant qu’il est possible configurer le suivi de son domaine d’acquisition en remixant les catégories récupérées d’Amazon pour adapter l’outil aux catégories de la bibliothèque dans laquelle on travaille.

Un mouvement vers des acquisitions collaborative est donc bel et bien en marche… Vous n’en faites pas encore partie ? Il n’est pas trop tard ! :-)

Ce portail concrétise de feu « wikipoldoc » (encore en ligne, mais très peu actif, donc mort comme le remarque Marlène) que nous avions lancée il y a plus de 2 ans au sein du groupe Poldoc (pas très actif non plus mais pas mort !), qui entendait fournir un espace collaboratif pour les bibliothécaires acquéreurs par thématique destiné à receuillir par exemple des bibliographies d’incontournables sur un sujet. Le projet a échoué en partie parce qu’il est venu trop tôt et qu’il ne reposait pas sur une communauté déjà active. Cet échec s’explique par une réalité pratique de la collaboration que nous avions mal comprise : les bibliothécaires sont certainement plus enclins à se recommander des titres de manière contextuelle, à pratiquer un bouche-à-oreille ponctuel que de construire, publier et échanger des bibliographies préétablies.

Ce type de collaboration contextuelle est possible avec Moccam-en-Ligne. Quentin Chevillon, son créateur, a eu l’intelligence de percevoir ce besoin et d’y répondre en s’appuyant sur la croissante communauté des bibliothécaires qui récupèrent déjà les notices en passant par cet outil.

Pour l’avoir testé, je peux vous assurer qu’il y a une grande pertinence à croiser les données des parutions par dates sur un thème avec celles des parutions les plus achetées par les bibliothécaires (après ça on peut juste arrêter de scruter religieusement la liste des acquisitions de Livres-Hedbo…).

Il me semble que cet outil peut permettre non pas simplement de rendre lisible les « best-of des choix des bibliothécaires » mais qu’il peut aussi permettre de tendre vers une « ‘homogénéïsation positive » (positive car des titres achetés par beaucoup de bibliothécaires sont sensés représenter un intérêt général plus ou moins implicite donc être des titres de bonne qualité) promue par l’approche Conspectus. En 1991, il va sans dire que le numérique étant naissant et que les moyens de mutualisation étaient sans commune mesure avec ce qu’il est possible de faire aujourd’hui.

Lors d’une discussion avec Bertrand Calenge dans un précédent stage, il avait évoqué la notion de « grappes de titres liés entre eux » sensée correspondre à une évolution de l’idée de collection (je ne me rappelle plus trop son expression exacte, mais c’était devant un carppaccio et une bière, ça c’est resté, bizarrement). Ces « grappes » symbolisées par le mashup de wikipédia que j’évoque plus haut sont autant de manières de construire non plus seulement des « collections conspectus » aux corpus stabilisés et comparables d’une bibliothèque à l’autre qu’il s’agit de « mettre en valeur » ponctuellement, mais aussi des ensembles instables, liés entre eux en fonction de critères variés et rendus lisibles dans des interfaces grâce à des fonctionnalités de types : « si vous avez aimez vous aimerez » ou « les bibliothécaires vous recommandent ». On est moins ici dans la « mise en valeur » que dans le fait de rendre lisibles des minis corpus contextuels.

D’où une hypothèse : et si ces mini-corpus contextuels étaient de nature à rendre lisible et partagée l’approche du conspectus et par là même l’idée d’une collection de bibliothèque ?

Il y a donc une vraie réflexion à mener sur les critères et les objectifs de ces recommandations, quand elles existent, ce qui n’a rien de simple, et rejoint l’impérieuse nécessité exposée par Olivier Ertzscheid de déconstruire les recommandations telles qu’elles existent pour en reconstruire de nouvelles. L’ampleur de la tâche est immense…

Ces fonctionnalités de recommandations sont appelées à être proposées à nos publics, mais il est probable aussi qu’un outil comme Moccam-en-ligne favorise ce type de recommandations ponctuelles entre bibliothécaires, via les forums (qui sont il est vrai très peu actifs actuellement) et des critères de choix d’acquisition inconnus jusqu’alors comme le nombre de paniers dans lequel une notice est intégrée. Peut-être faudrait-il essayer de développer encore plus l’aspect collaboratif et pratique de ce portail avec quelques fonctionnalités supplémentaires :

  • La possibilité d’envoyer par mail une notice en un clic pour la recommander à un collègue…
  • La possibilité de partager des « paniers types sur un thème » ? La mise en commun de paniers ?
  • Un classement des titres en fonction des notes attribuées par les bibliothécaires
  • Une exportation des paniers sous forme de feuille de style de type bon de commande ? (cf. Electre…)

En tout cas : il n’y qu’une seule manière de découvrir le portail collaboratif Moccam-en-ligne : c’est de le TESTER. N’oubliez pas non plus de vous inscrire au yahoo groupe pour faire remonter les bugs et propositions d’améliorations à Quentin. Savez-vous enfin que de nombreuses bibliothèques envisagent d’abandonner leurs coûteux abonnements à Electre au profit de cet outil open source, gratuit et collaboratif ? A bon entendeur !
(147)

This work, unless otherwise expressly stated, is licensed under a Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 France License.

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

3 Responses

  1. Quel honneur d’être cité deux fois dans ce billet !!! J’en rougis…
    Révérence mise à part, je suis d’accord et en même temps pas d’accord avec certaines des conclusions ou pistes évoquées.

    D’accord avec l’idée que le temps des collections comme stocks figés laisse place à des corpus contextuels d’autant plus mouvants que les publics le sont : on ne possède pas nécessairement les données (les documents) mais on les associe en groupes organisés qui prennent du sens par les modalités de leur association (un hypertexte organisé ?). Les ‘grappes de titres liées entre eux’ visaient les nouveaux processus de numérisation, en grappe de raisin (chaque grume numérisée l’étant selon un processus intellectuel, en vue de former progressivement un corpus constitué d’unités reliées entre elles). Ceci dit, même cette conception doit être révisée compte tenu de l’environnement industriel de cette numérisation, mais dans le même esprit…

    Moins d’accord avec l’idée sous-jacente que ces unités de sens sont pertinentes lorsqu’elles sont construites par la « main invisible » du marché des consomm’acteurs de médias. Un billet d’Hubert Guillaud sur Internet actu (12/01/2008 : http://www.internetactu.net/2007/01/12/des-agregateurs-aux-disseminateurs/ ) me poursuit depuis des mois : sous le titre « des agrégateurs aux disséminateurs », il soulignait la pauvreté informative des agrégats de billets clonés qui polluent l’univers d’Internet et substituent le buzz des modes à la visibilité de l’information pertinente. La main invisible, il me semble qu’on en a soupé, non ? Et ce n’est pas parce que l’intérêt financier ne serait pas à la source de nos buzzs citoyens tant vantés que cette main invisible en prendrait plus de valeur, pardon plus de pertinence.

    Je ne plaide pas pour un retour de l’autorité bibliothécaire, non. Mais il me semble que si notre offre (et les modalités de production-diffusion-médiation de celle-ci) doit accompagner ces dialogues bienvenus et s’inscrire dans leur dynamique, elle doit se poser clairement comme offre spécifique, validée, réfléchie, et non comme seule plate-forme des avis des lecteurs ni comme perspective de dégager des pseudo ‘core collections’ à partir de données statistiques.

    Je ne soupçonne pas Silvère de desseins aussi noirs, mais voir la notion de corpus associée à des regroupements statistiques de prêts permettant de générer automatiquement des ‘Si vous avez aimé ce livre, d’autres ont aimé…’, ce rapprochement me hérisse. Cette indication est utile et bienvenue, bravo sans nul doute (on avait même mis en ligne à Lyon, en 2004 et 2005, les ‘Top 20′ des prêts de tous types et tous lieux) ; mais ce n’est pas un corpus.

    Et de même pour les ‘top 50′ des sélections de bibliothécaires : chaque bibliothécaire poursuit (devrait poursuivre) des projets de connaissance particuliers sur sa collectivité et dans le contexte de sa population, sa collection, son programme, etc. Mêler leurs choix pour déterminer une ‘homogénéisation positive’ me semble méconnaître et la diversité des bibliothèques et la diversité des bibliothécaires : une telle démarche aboutirait, j’en prends le pari, à niveler les collections, et surtout à amoindrir la capacité critique et « politique » que devraient développer tous les bibliothécaires encore plus aujourd’hui qu’hier. Echanger sur des titres ou des projets, bravo. Mais encore faut-il avoir préalablement des projets construits et une claire conscience des dimensions documentaires et médiateurs à mettre en œuvre. Sans cela, on organise le marché de la consommation passive…

    Désolé d’être aussi brutal. Ton billet est comme d’habitude plein de perspectives, Silvère !

  2. BS dit :

    En quelques mots, je dirais que les outils informatiques sans l’implication, c’est une démarche qui n’a pas sens.

  3. biblioroots dit :

    je dirais que les outils réseaux tout seul ca peut pas marcher !!
    dans « réseau social » ou « collaboratif », il y a implicitement dit « seul c’est nul et sans intérêt,plus on est nombreux et mieux ça marche »…

    Sinon je tire mon chapeau à Quentin Chevillon qui est réellement un véritable génie de l’infodoc !!!! Bravo pour moccam qui était déjà très utile et deux fois bravo pour ces pistes plus que prometteuses.

    Merci à Bibliobsession de relayer ces infos !!!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>