Pour une édition indépendante créatrice de “vacuoles de solitudes”

J’ai lu récemment et bien apprécié ce stimulant petit livre des éditions Amsterdam : Lire et penser Ensemble. Engagement politique et vraie ambition intellectuelle aussi : Démocritique, j’aime bien le mot ! Le site est en reconstruction mais n’hésitez pas découvrir le catalogue et à suivre le blog.
Les éditions Amsterdam font partie de ces quelques joyaux de “l’édition indépendante” (aaaaaah la bibliodiversité à quand une émission d’Ushuaïa nature sur cette belle notion fourre-tout ?) qui sont essentiels à suivre et à mettre en évidence dans nos bibliothèques. Mais attention à l’étiquette et à la promotion facile de l’indépendance en cache-sexe. Pour le livre, disponible en intégralité et en pdf ici, quelques extraits qui font du bien (c’est moi qui souligne), à rebours d’une position trop facile que l’on croise trop souvent : la figure de l’éditeur-indépendant-qui-résiste-au-néolibéralisme (gentil éditeur de gauche, acheté par le gentil bibliothécaire, de gauche aussi, on reste en famille…). Questionnement salutaire me semble-t-il à un moment où il nous faut expérimenter.
Très belle idée, très actuelle que celle de la “vacuole de solitude” citée à la fin des extraits ci-dessous, à relier aux besoins de déconnexion et à la reconfiguration de nos capacités de concentration.
Remarquons à ce propos que l’autodésignation d’« édition indépendante » a certes une valeur descriptive, mais qu’elle a aussi pour fonction de produire une image valorisante, socialement légitimante, qui peut occulter le fait que l’édition indépendante n’est ni un isolat social ni une réalité homogène, et que les frontières qui la séparent de l’édition sous influence ne sont pas clairement définies. Il y a bien sûr d’importants bénéfices symboliques à se couler dans la représentation de « l’éditeur-résistant », et nous avons sans doute besoin de croire en de telles « illusions encapacitantes » pour aller de l’avant ; mais ces dernières empêchent aussi de travailler à transformer significativement et efficacement les choses. L’édition indépendante gagnerait beaucoup à critiquer la représentation d’elle-même qu’elle produit spontanément. Il importe donc de mettre en question cette représentation trop flatteuse de la réalité – et, réciproquement, de critiquer l’image trop simple qui est généralement proposée de son « autre » : les grands groupes et l’édition anglo-américaine. Il n’est pas question de faire ici la leçon à qui que ce soit ou de faire acte de contrition. C’est notre volonté commune de garantir l’avenir de l’édition indépendante qui devrait nous conduire à faire la critique de la réduction des bouleversements du monde de l’édition aux phénomènes de concentration.
(…)
Le problème avec les discours qui se focalisent presque exclusivement sur les phénomènes de concentration dans l’édition, outre les relents assez déplaisants d’antiaméricanisme qu’ils exhalent parfois (qui manifestent une méconnaissance de la production éditoriale et intellectuelle outre-Atlantique), est qu’ils risquent de se réduire à une dénonciation rituelle et incantatoire : ils empêchent en effet de saisir la complexité de la situation qui est la nôtre et, en conséquence, ils ne permettent pas de déterminer quels pourraient être les ressorts d’une action politique visant à la transformer. Tout ne peut être expliqué par l’invocation des phénomènes de concentration. Si ceux-ci favorisent l’uniformisation bien réelle de la production éditoriale, celle-ci n’est pas une nouveauté, mais une tendance lourde et ancienne, du reste extrêmement difficile à mesurer. Quand, dans les années soixante et soixante-dix, il suffisait d’inscrire les mots « psychanalyse » et/ou « marxisme » sur la page de titre d’un livre pour s’assurer des ventes qui feraient aujourd’hui pâlir d’envie tout éditeur, les maisons d’édition ne se privaient pas, tant s’en faut, d’user et d’abuser du procédé. Les livres de qualité devaient déjà surnager dans un océan d’écrits médiocres qui ne faisaient que surfer sur telle ou telle mode intellectuelle, comme aujourd’hui la plupart des livres sur la mondialisation ou l’altermondialisation. Il faut recevoir avec la plus extrême prudence les discours qui décrivent notre présent comme un désert culturel et éditorial.
(…)
Est-ce que le souci d’être identifié comme éditeur critique, d’être estampillé éditeur indépendant, ne conduit pas parfois à négliger certains types de livres et à limiter inutilement notre domaine d’intervention aux livres ayant un « cachet » critique, aux livres qui seront immédiatement reconnus comme tels ? Mais, surtout, demandons-nous pourquoi le désir des lecteurs se portait autrefois sur tel ou tel type de livres qui ne suscitent aujourd’hui qu’un intérêt résiduel ; demandons-nous aussi vers quels types de livres le désir des lecteurs s’est tourné. Ces questions nous conduisent à situer nos débats dans un contexte plus vaste, contexte que non seulement les éditeurs, mais plus généralement les différents secteurs de la gauche critique ont encore du mal à appréhender. Qu’en est-il du désir aujourd’hui, qu’en est-il du désir de démocratie ou de « révolution » ? Pourquoi nombre de nos contemporains désirent-ils la domination et le « fascisme » ? Et, s’agissant du livre, quels sont donc les ressorts de la puissance de captation et de mobilisation du désir qu’exercent le markéting et la production de « l’édition sans éditeurs » ? Pouvons-nous nous contenter de disqualifier ce désir ? Pourquoi, le cas échéant, notre puissance d’agir est-elle si limitée et pourquoi sommes-nous, nous éditeurs indépendants, comparativement si peu « désirables » ? Autant de questions auxquelles la dénonciation rituelle et exclusive du « néolibéralisme » ne permet pas d’apporter ne serait-ce que des éléments de réponse ; autant de questions auxquelles il faudra pourtant bien s’attacher si nous souhaitons déployer une politique démocratique radicale du livre et des savoirs qui ne soit pas condamnée à l’impuissance et si nous voulons que l’édition indépendante ait une réalité et un avenir.
Parce que l’édition constitue l’un des lieux privilégiés de l’élaboration et de la diffusion d’une culture critique et démocratique, les phénomènes de concentration et d’uniformisation que nous
pouvons observer, qui tendent à réduire le livre à une marchandise dont le contenu importe peu, nécessitent assurément d’être analysés et portés à la connaissance du public. La prolifération de livres médiocres et vains, substituables les uns aux autres, et les graves problèmes de diffusion qui s’ensuivent constituent une réelle menace pour l’avenir de l’édition, et il convient de se donner les moyens d’une politique qui permette de relever ce défi. Mais la dénonciation de l’oligopole en formation dans le monde de l’édition risque de se réduire à une incantation impuissante, n’ayant aucune utilité, sinon celle d’offrir une image socialement valorisante des éditeurs indépendants, si nous n’élargissons pas et ne complexifions pas nos perspectives en situant ces transformations dans le contexte plus large des transformations de notre univers culturel et politique, notamment en assumant la question de savoir ce qu’il est advenu de notre désir de démocratie, de notre désir d’être toujours plus à penser, à lire et à agir ensemble pour que soient possibles d’autres modes d’existence individuels et collectifs. C’est alors que l’édition pourra être véritablement une de ces vacuoles dont parle Gilles Deleuze, espace où s’interrompt le « bruit du monde » pour que puisse advenir une pensée critique portée par un désir démocratique :“On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer. [...] Nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer.” (« Les intercesseurs », Pourparlers, Paris, Minuit, 1990)
7 commentaires
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De beaux propos enjolivés de vulgate deleuzienne.
Comme Badiou, comme BHL, Vidal n’échappe pas à la caricature, ni à l’autosuffisance repue.
Un discours surfait sur l’édition indépendante qu’ils sont persuadés d’incarner, tout comme leur prétentieux “carrefour des gauches”. Un miroir aux alouettes, pire, une falsification.
“Ce qui manque à ces messieurs, c’est la terreur”.
Bonjour. Brève réponse au dernier commentaire (affligeant !) de Durruti. C’est ne rien comprendre que de mettre J. Vidal et BHL sur le même plan. C’est n’avoir pas lu le livre de J. Vidal pour le critiquer sur sa suffisance d’éditeur indépendant. En effet, un des aspects du travail de J. Vidal consiste à maintenir un discours critique sur la petite édition, et montrer que la seule concentration dans l’édition n’est pas responsable de la situation actuelle. En d’autres termes, un travail de réflexivité à l’opposé de la suffisance.
Ou alors le commentaire de Durruti était une blague ?
Commentaire d’autant plus idiot que vidal n’est pas un philosophe mediatique mais un éditeur, un traducteur et a l’occasion seulement un essayiste
Ce discours n’a en rien renouvelé l’approche critique de la petite édition. Tout comme Hazan, qui, s’il a publié de belle chose, reste quelqu’un d’opportuniste (et cela, il l’a reconnu lui-même lorsqu’il a publié le Comité invisible). J’aimerais savoir où sont les propositions.
Il ne s’agit ni plus ni moins que de cooptations intellectuelles, et si j’admets qu’ils peuvent publier de bonnes choses, ces messieurs rêvent avant tout de médiatisation.
Mais, oui, vous avez raison, laissez-les se renvoyer la balle avec Schiffrin dans les beaux salons, ils entretiennent la pensée en vase clos sur l’édition et je vous le demande, puisque vous jugez mon commentaire affligeant : qu’est-ce qui est sorti de la critique de l’édition depuis les bouquins de Schiffrin? Rien.
Franchement, vous croyez que ces types sont des messies? À aucun moment on ne voit une référence aux détournements d’usages, à l’activité de lire comme altérée. Idem, les présupposés culture savante/populaire ou bons livres/mauvais livres nuit d’avance au débat. Que des images éculées, là où pourtant Richard Hoggart avait fait preuve d’une analyse des lectures prenant en compte la diversité des pratiques hors des présupposés culturels du chercheur sociologue.
Alors non, là où d’aucuns voient la critique, je ne vois qu’une immense béance. Une pensée éculée.
Bonjour. Décidément, le “débat” est très bas ! On peut légitimement ne pas être d’accord avec des gars comme Hazan ou Vidal (dont jamais personne n’a voulu faire des messie à ma connaissance). Mais reprocher l’inaction, la médiatisation et l’opportunisme de ces derniers, c’est quand même assez fort, et ça n’incite guère à discuter. La discussion suppose en effet autre chose que la mauvaise foi.
Cordialement
Des salonnards qui se gaussent sur leur monde de l’édition indépendante…
Je m’étonne sans cesse que cette autoproclamée “critique” fasse tant consensus chez les cadres de la culture.
Ils ne savent même pas ce qu’est le peuple! Il n’en ont jamais entendu parler, ils pensent que la province est un pays étranger!
Mais merci, grâce à la pensée dualiste, on va bientôt me révéler que je suis sarkoziste ! Ce n’est pas parce qu’on dénonce une pensée d’alter-mondialo-culturalistes bidons qu’on est de mauvaise foi! Allons!
@ tous : Bon fin de cette discussion, je ferme les commentaires ça vaut mieux.