Des aménagements nécessaires au remue-méninges dans les bibliothèques

neuroneJ’évoque souvent la bibliothèque comme « lieu social », non pas en référence à la transformation des bibliothécaires en assistantes sociales 🙄 , mais bien comme lieu de rencontres, de circulations et d’échanges, un lieu ou se construisent les savoirs. Une visite m’a particulièrement impressionné de ce point de vue au Québec. Il s’agit de la bibliothèque située dans les Pavillons Lassonde qui sont deux pavillons de l’École polytechnique de Montréal inaugurés en 2005. Ces pavillons sont un peu particuliers puisque selon le site de l’Ecole :

En décembre 2003, la revue Canadian Architect accordait un « award of merit » à ces pavillons pour les qualités environnementales du projet. En octobre 2004, Polytechnique se voyait décerner le prix Pilier d’or dans la catégorie Mérite Technique et Innovation, par l’Association des gestionnaires de parcs immobiliers institutionnels (AGPI).

Et la bibliothèque ?

La nouvelle bibliothèque qui a déployé ses ailes dans l’azur des 7e et 8e niveaux des pavillons Lassonde n’est pas un simple lieu d’entreposage de prêts de livre mais un véritable « foyer intellectuel ». Ouverte sur le monde, ouverte à la communauté, cette bibliothèque est sans conteste un lieu de vie autant que de savoir, transparent comme une bulle de lumière flottant sur le mont Royal.

Même si le texte ci-dessus semble à première vue emphatique, il est en réalité à prendre au pied de la lettre. D’abord, la bibliothèque est entièrement bleue, du sol au plafond, très agréable, très lumineuse et spacieuse. Cette bibliothèque était dirigée lors de sa création par Richard Dumont, qui est maintenant le directeur des bibliothèques de l’Université de Montréal. (merci pour l’info J-M Salaün.) Bon à ce stade, le mieux est encore de vous montrer à quoi elle ressemble grâce aux nombreuses photos de la bibliothèque disponibles sur Flickr. (elles ne sont pas de moi, mais rendent bien compte du bâtiment, merci au photographe)

J’ai envie de confronter deux photos qui montrent bien l’esprit de l’aménagement de ce bâtiment. D’un côté les collections sont stockées (pas toutes) dans des… compactus situés dans l’espace public de la bibliothèque ! (on peut pas faire plus stockage, et rassurez vous y des sécurités pour éviter de s’écrabouiller mutuellement entre des rayonnages). Les collections ne sont pas « mises en valeur », elles sont stockées, à l’exacte inverse d’une mise en scène des collections, favorisant les parcours et le butinage, projet phare de la bibliothèque où je travaille. Je dois avouer que ce contraste me laisse perplexe…

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De l’autre côté, le couloir qui relie les deux ailes de la bibliothèque est aménagé comme un espace de « remue -méninges » c’est moi qui le baptise comme ça puisqu’il est officiellement classé en « zone de travail personnel », même si ce n’est pas l’usage que j’en ai constaté. En France on dirait probablement « co-working » mais c’est un anglicisme et je suis désormais convaincu qu’il nous faut faire comme les Québécois, utiliser les mots français et/ou en inventer (sans être un maniac non plus hein). Je dirai donc remue-méninges. Observez les deux photos ci-dessous : Nous sommes dans un couloir et pourtant encore dans la bibliothèque, cette zone relie 2 parties du bâtiment.

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Les sièges sont hauts (type bistrot) et les tables aussi. Il existe une copieuse connectique sur ces tables. Dans ce couloir on n’est pas dans le sacro-saint silence et on est pas non plus dans l’agitation canalisée de la salle de travail en groupe. On est dans un couloir, un lieu de circulation, un lieu de flux, permettant de s’arrêter quelques instants avec son PC portable pour partager une idée (non pas une bière, ça y a pas, je vous vois venir) ou chercher/partager une info, « sur le pouce ».

Peut-être peut-on dire que l’on est passés de la bibliothèque comme lieu de savoir où s’impose le silence, à un lieu permettant des « échanges canalisés » (= la salle fermée pour le travail en groupe ), et que l’on va vers un lieu de « coopérations fluides » avec des espaces intermédiaires comme ce couloir ?

De manière plus générale, il est intéressant de voir comment dans les bâtiments existants la signalétique est mise à contribution pour réguler les « usages sonores » des espaces et leur nécessaire cohabitation. Je vous renvoie à l’excellent article de Liber-libri dont vous pourrez admirer au passage le tout nouveau blog !

De tels lieux de « coopérations fluides » se traduisent aussi par de nouveaux types de mobiliers que les québecois appellent très justement des « ilôts de remue-méninges » (d’où le titre de mon billet, expression trouvée dans Infotech, le bulletin numérique de la bibliothèque de Polytechnique) :

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Un ilôt de remue-méninges, c’est rond, c’est connecté et c’est sensé favoriser la drague le travail à plusieurs.

Autre exemple. Une des innovations dont nous sommes assez fiers au Val d’Europe est le montage des rayonnages sur des roulettes, permettant un très grande souplesse dans l’organisation de l’espace. Or à la bibliothèque de Polytechnique, ce ne sont pas les bibliothèques qui sont montés sur roulettes, ni les bibliothécaires d’ailleurs, mais bien les fauteuils !

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Cela permet une reconfiguration de l’espace par les usagers eux-mêmes, répondant grâce à ce détail à la montée en puissance de la « personnalisation ». Au fond, rien de très différent avec ce que l’on fait souvent dans les cafés en déplaçant une table pour être tranquille ou se réunir en groupe…

Ces quelques aménagements traduisent très concrètement le « foyer intellectuel » que se veut cette école formant des ingénieurs de haut niveau. Et ce n’est pas un hasard si d’autres lieux de formation de « travailleurs du savoir » ont la même démarche. Les geemiks préparent à l’ESC de Lille un lieu favorisant le remue-méninge… pour septembre prochain. Pour les bibliothèques il me s’agit d’une tendance très importante parce qu’elle correspond aussi à la montée en puissance du Télétravail dans l’économie du savoir ou encore ce que certains appellent avec raison le capitalisme cognitif. Les travailleurs du savoir ont besoin de lieux connectés et d’espace de travail à plusieurs. En témoigne l’essor des cafés wifi dans les grandes villes. La Cantine est le meilleur exemple (le seul ?) d’un dispositif prenant « officiellement » en compte ces besoins, à Paris :

La Cantine est le premier espace de travail collaboratif en réseau (« co-working space ») à Paris et Ile de France, relié à d’autres structures en France, en région, ou à l’étranger (San Francisco, Barcelone, Sao Paulo, etc…). Ce lieu, entièrement conçu pour le travail collaboratif, facilite les coopérations fluides. De plus, la Cantine s’ouvre aux réseaux français et internationaux qu’ils soient des lieux de co-working, des plateformes artistiques, des lieux alternatifs, des pôles de compétitivité, des laboratoires de recherches spécialisés, des écoles ou des université. La cantine a pour but de faire se croiser des mondes qui travaillent dans des lieux éclatés afin de mutualiser les moyens et les compétences entre développeurs, entrepreneurs, usagers, artistes, chercheurs et étudiants. C’est donc un lieu de rencontre, d’informations, d’échange et de complémentarité entre des acteurs éclatés axé sur l’intelligence collective.

Comment les bibliothèques en général, qu’elles soient universitaires ou municipales peuvent-elles contribuer elles aussi à répondre aux besoins de ces publics ? Comment peuvent-elles « faciliter les coopérations fluides » ?

On pourrait inscrire ces réflexions de celles menées plus largement sur la ville comme « plateforme d’innovation ouverte » du programme Ville 2.0 (recommandation : acheter et lire les petits livres parus récemments !) :

Objectifs

Imaginer et expérimenter d’autres manières de répondre à des besoins collectifs urbains, sur la base du partenariat, de la co-création, de l’innovation collaborative. Explorer les possibles applications à la ville et à ses services des modèles d’innovation du web 2.0 : Données et services mutualisés et/ou interopérables. Applications composites et API (interfaces de programmation) ouvertes. Intervention des utilisateurs dans la conception du service, dans son contenu, dans son évolution…

Identifier les ressources et les conditions de réussite de la « ville comme plate-forme d’innovation ouverte » :

  • Quelles sont les opportunités ? Qu’espère-t-on faire de nouveau, faire mieux, faire autrement ou pour moins cher… ?
  • Qu’est-ce qui peut être partagé, par qui, comment, avec qui, sous quelles conditions ?
  • Quelles sont les infrastructures nécessaires, qui les installe et les exploite-t-il, quelles sont leurs conditions d’accès ?
  • Que doit-on attendre des institutions, des entreprises, des associations, des citoyens – et avec quelles contreparties ?

Il me semble que les bibliothèques ont un rôle à jouer dans la Ville 2.0 et dans l’économie du savoir. Cette bibliothèque azuréenne est la première que je visite qui réponde aussi concrètement à ces enjeux. J’y vois aussi un lien très clair avec l’article publié par Thierry Giappiconi et Christine Girard dans le dernier BBF : Mutualiser l’action des bibliothèques territoriales et universitaire. Répondre à ces enjeux suppose de remettre en cause bon nombre de pratiques et de frontières, bien au delà des questions d’aménagement des bibliothèques. Par exemple il me semble qu’on devrait aussi se poser la question suivante : Les bibliothèques universitaires pourront-elles demeurer encore longtemps, pour la plupart d’entre elles uniquement  accessibles aux membres de leur communautés universitaires (étudiants, enseignants, etc.) dans un monde où les travailleurs du savoir et les télétravailleurs rendent encore plus aigu le besoin de « places assises connectées » ?

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

11 réponses

  1. FBon dit :

    bon, j'annule ce que j'ai dit hier, Bibliobsession sait faire des photos… mais sûr que pour nous ça change tout…. Sais pas si @dbourrion passera par ici : convergences entre ce que tu dis de ces aménagements et la façon dont ils ont conceptualisé leur BU de droit à Angers…

    et me permettrai d'évoquer ça vendredi à Bagnolet : dans combien de bibs mun (c'est le cas à Bagnolet, malgré demandes réitérées équipe bib) un logiciel type ARCHIMEDE (pauvre Achimède, s'il savait) sert d'interface pour empêcher – délibérément – les usagers de se consacrer à leur boulot perso – l'enjeu culturel et social est considérable – et nous les nomades on sait bien notre dette à ces endroits qui nous accueillent – le visage de la ville en dépend : que perdraient les librairies à avoir coin wi-fi, à Bagnolet quand on met la borne wi-fi le vendredi pour notre atelier on voit plein d'usagers qui en profitent et se connectent même s'ils ne sont pas avec nous…

    tu mets le doigt avec ce billet sur pb de fond

  2. dbourrion dit :

    Bon, billet très dense/intéressant, je réponds partiellement :

    1. Logique de bib. comme lieu social : évidemment entièrement d'accord et c'est sans doute pour cela que la Bu Belle-Beille a été récemment zonée (http://bu.univ-angers.fr/blog/?p=1341) afin de permettre aux moines de travailler dans le silence et aux usages sociaux de se développer dans le même temps – mais pas au même endroit.

    2. Sur la toute fin du billet et l'intervention de FBon, en vrac : un accès au réseau n'a aucune raison valable de rester cantonné à une communauté universitaire ; ni aucun frein technique (si Ronald Mac Donald sait le faire, nous pouvons le faire – nous ne sommes tout de même pas plus con qu'un clown ridicule, si ?) ; et tout cela ne suppose aucun coût technique supplémentaire – une fois l'infrastructure informatique en place – et elle l'est déjà -, que 100 étudiants soient connectés, ou 50 étudiants et 50 chalands, c'est pareil. La question ici, il me semble que c'est en fait "Quelle représentation avons-nous du travail et de l'élaboration de la pensée ?". Si nous en avons une vision étriquée et largement dépassée (le travail et la pensée, c'est un de "nos" étudiants silencieux devant un livre ou un ordinateur bloqué sur des bases de données et des ressources sélectionnées), alors l'on peut tout laisser en l'état. Si nous en avons une vision un peu plus extensive (le travail et la pensée, c'est de l'échange, de la réflexion partagée par tous les moyens sur toutes sortes de supports, ET la possibilité de se retirer du monde quelques temps, si l'on veut, pour travailler tout ça seul), alors il faut ouvrir tous les accès à tout le monde.
    Et que l'on m'évite l'argument "sécuritaire" bien pourri : Echelon, la super oreille, n'a pas empêché le 11 septembre, et les allumés dans les avions n'avaient que des cutters, et leur foi. Ce qui veut dire qu'on peut bien soit restreindre nos accès à "nos" étudiants (que savons d'eux, d'ailleurs…), soit fliquer tout le monde, qu'on n'empêchera pas des illuminés (qui pourraient tout aussi bien porter soutane, c'est la même engeance) d'aller au "contact". Par contre, par une logique d'ouverture et d'échanges maximaux, j'ose croire qu'on pourra en désamorcer quelques-uns.
    Cela dit,reste à convaincre ceux qui tiennent les tuyaux, techniquement parlant, mais c'est une autre histoire.

    PS : et pourquoi pas des permanences des Assistantes Sociales DANS les bibliothèques ? 😉

    PS2 : Faire du lien (social) c'est juste être humain. Pourquoi avons-nous si peur de ça, dans les bibs ?….

  3. zirhbbix dit :

    Des aménagements nécessaires au remue-méninges dans les bibliothèques –
    zirhbbix http://www.g264j08xbm5cem89zq1athwc3047943ls.org/
    [url=http://www.g264j08xbm5cem89zq1athwc3047943ls.org/]uzirhbbix[/url]
    azirhbbix

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