Pourquoi lit-on moins  et comment lit-on aujourd’hui ?

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image_thumbBon article dans l’indispensable numéro de Books de l’été (maladroitement) intitulé : Internet Rend-t-il plus bête ? Un des articles (certains des articles du numéro sont disponibles en ligne) fait le point sur la question suivante : Mais pourquoi donc lisent-ils moins ?

Qu’en retenir ? D’abord que le phénomène est convergent dans les pays développés, y compris pour les Néerlandais que l’on admire régulièrement pour leur taux d’inscription très fort dans les bibliothèques…

Tout cela n’est pas propre à la France : quelles que soient les méthodes d’enquête, les résultats convergent dans tous les pays développés. L’une des études les plus éclairantes est menée depuis 1955 par les Néerlandais. Il est demandé aux sondés de noter leurs activités de temps libre quart d’heure par quart d’heure. Entre 1955 et 1975, le temps consacré à la lecture le soir et le week-end est tombé de 5 à 3,6 heures par semaine. Le déclin s’est poursuivi par la suite, mais plus lentement. Au total, les Néerlandais passaient 21 % de leur temps libre à lire (livres et presse confondus) en 1955, 13 % en 1975, 11 % en 1990, 9 % en 1995, 8 % en 2000.

Autre élément utile à rappeler et qui vaut aussi pour la presse :

Le phénomène s’inscrit dans une tendance très ancienne, qui non seulement n’épargne pas mais touche particulièrement ceux qui ont fait des études supérieures.

Bon jusque là rien d’extraordinaire, tout ça est bien connu. Mais là où l’article est très intéressant c’est qui dresse un regard global sur le phénomène et égrène les différentes hypothèses  en les réfutant les unes après les autres :

Première hypothèse : les classes nombreuses ayant fait irruption au lycée puis à l’université, un nombre croissant de jeunes issus de milieux populaires, dont les parents lisaient peu, venaient s’agréger à la population des lecteurs et faisaient mécaniquement baisser la moyenne. Le phénomène serait une rançon de la démocratisation. Or l’explication « ne tient pas » : la chute concerne tout autant les jeunes issus de milieux aisés, et « les étudiants de milieu modeste ne lisent pas beaucoup moins que les autres »

Seconde hypothèse, la plus en vogue : c’est la faute à la télévision. Une hypothèse à rapprocher de celle qui a aujourd’hui le vent en poupe, selon laquelle c’est la faute à Internet. Nenni. « Les gens qui regardent la télévision au moins trois heures par jour ne lisent pas moins de livres que ceux qui la regardent moins d’une heure par jour. » L’effet n’est sensible que chez ceux qui sont sortis du système scolaire en cours de route ou après le bac ; encore cet effet reste-t-il limité.

Troisième hypothèse : ce serait l’effet cumulé de l’accroissement et de la multiplication des divers types de loisirs. Entre 1967 et 1988, les gens se sont mis à faire beaucoup plus de sport, à aller plus au cinéma, à sortir davantage le soir. Le bricolage, l’écoute de la radio, de la musique, les jeux se sont développés de manière spectaculaire. Dans notre « portefeuille temps », la part de la lecture se serait trouvée mécaniquement réduite. De fait, la chute de la lecture est globalement « beaucoup plus prononcée chez les “multipratiquants” ». Cependant, les multipratiquants « lisent très souvent plus et parfois beaucoup plus que les autres ». La baisse de la lecture dans cette population concerne surtout les moins diplômés ; mais, dans cette catégorie sociale, les faibles pratiquants aussi lisent moins. C’est également dans cette catégorie, on l’a vu, que l’impact de la télévision est le plus sensible.

(…)

Donnant leur langue au chat, les chercheurs en viennent à invoquer une raison liée à l’« air du temps ». C’est « l’affaiblissement de la valeur associée aux livres. Le livre a perdu une partie de son sens social, et donc de son attraction ». Mais le phénomène est subtil, parce que le livre restait aussi perçu, en 1989, comme le moyen par excellence d’« enrichir ses connaissances ». Comme d’autres formes de culture « légitime », le livre a perdu de sa légitimité… mais reste le moyen le plus légitime de se cultiver.

Pour finir, rejoignant l’analyse des universitaires chinois présentée par ailleurs dans ce numéro , les auteurs se demandent si l’école n’est pas en cause. D’une part, les perspectives de succès professionnel ont été de plus en plus associées aux filières scientifiques et techniques, qui délaissent le livre. D’autre part, croyant bien faire, les responsables des programmes ont fait entrer dans les cursus les romans contemporains, qui jusqu’alors étaient réservés au plaisir extrascolaire. Les jeunes générations en auraient conçu un rejet du livre, comme objet associé à l’autorité scolaire (et parentale).

Ce qui est sûr, c’est que la Net génération, les jeunes nés après 1980, a grandi dans un monde où le livre avait déjà beaucoup perdu de son lustre. Ce qui est sûr aussi, c’est que le Web, les consoles de jeux et le téléphone portable ont créé toute une nouvelle gamme de loisirs supplémentaires, très attractifs, qui ont fait une entrée massive dans le « portefeuille temps » des jeunes (et des moins jeunes).

On retrouve là un élément qui est valable bien au delà du livre : l’économie de l’attention. Notons que les deux biais traditionnels des enquêtes relatives à la lecture sont rappelés en fin d’article : “ces enquêtes ne nous disent rien de la qualité des livres lus ni de la manière dont ils sont lus”.

C’est bien là le problème  : qu’est-ce que lire aujourd’hui ? Pour Christian Vanderdope cité par Jean-Michel Salaün :

La lecture ciblée et fragmentée de l’hypertexte est certes déjà le mode dominant et le plus courant, conséquence logique d’une évolution qui se poursuit depuis l’avènement des journaux voilà deux siècles. Mais il y a lieu d’espérer que la lecture continue dont le format codex est le meilleur support se maintiendra au moins comme modalité secondaire, sinon dans les loisirs de masse, du moins comme discipline intellectuelle hautement valorisée. En effet, cette forme de lecture exige que l’esprit soit totalement ouvert et réceptif au texte, ce qui suppose que le lecteur maîtrise son impatience, qu’il fasse taire ses préconstruits et qu’il accepte de suivre le fil du développement en cours, même si celui-ci est parfois monotone, bref, qu’il remette à plus tard l’exploration des sentiers de traverse qu’il serait tenté de prendre et soit entièrement dédié à l’activité en cours. Tout cela suppose une attitude mentale que le grec désignait par le terme skholè, qui désigne au sens premier le repos, le loisir, la lenteur et, par extension, l’activité studieuse. Ce terme a aussi donné le mot «école».

Vous trouverez d’autres éléments dans le dossier du numéro 1104 de septembre 2009 du magazine Sciences & vie. La bonne nouvelle, c’est que le dossier est accessible en intégralité gratuitement sur le site de Sciences & Vie, via un lecteur dédié.

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Depuis 500 ans nous avons développé des capacités cognitives adaptées à l’écrit sur papier? Or le texte prolifère aujourd’hui sur toutes sorte de supports électronique : e-books, smartphone, ordinateurs… entrainant une révolution de notre rapport à la lecture et une modification de notre cortex. Dossier.

Ne manquez pas non plus l’avis de Lorenzo Soccavo assez critique sur ce dossier, et regrettant avec raison la mauvaise articulation la version imprimée et en ligne de ce dossier…




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  • http://lyonelkaufmann.ch Lyonel Kaufmann

    Juste une petite chose qui me dérange quand on dit qu’on lit moins, il s’agit toujours de considérer la lecture papier comme seul outil de mesure de la lecture. Donc la question devrait être pourquoi lit-on moins de livre/journaux sous forme papier?
    Dans le fond, ce type d’enquête ne nous dit rien sur les différentes pratiques de lectures à l’ère du numérique.
    Personnellement, il est clair que je lis moins sous forme papier qu’auparavant parce qu’aujourd’hui je lis autrement.

  • http://www.bibliobsession.net bibliobsession

    @ Lyonel : Oui c’est bien ce que je veux dire à la fin du billet. Il faut y ajouter un effet générationnel plus marqué pour la presse que pour le livre. Voir : http://blogues.ebsi.umontreal.ca/jms/index.php/post/2009/08/05/Confirmation-de-l-effet-g%C3%A9n%C3%A9rationnel-sur-le-livre-et-la-presse

  • http://lafeuille.homo-numericus.net Hubert Guillaud

    Oui. La lecture change. Les enquêtes mesurent la lecture de livre, d’une manière tout à fait plate, sans observer que nos pratiques de lectures ont été bouleversées par le numérique. On ne sait plus définir la lecture aujourd’hui (car elle ne passe plus seulement par des supports balisés) comme on a du mal à dire ce qu’est un livre : http://www.internetactu.net/2009/04/29/le-papier-contre-l’electronique-44-qu’est-ce-que-lire/

  • Coco_L

    “Mais il y a lieu d’espérer que la lecture continue dont le format codex est le meilleur support se maintiendra au moins comme modalité secondaire, sinon dans les loisirs de masse, du moins comme discipline intellectuelle hautement valorisée.”
    La lecture continue – sous entendue linéaire, de A à Z – ne reflète pas les diverses manières de lire un livre. Elle renvoie à une conception élitiste de la lecture dans sa volonté d’exhaustivité, idéalisée et souvent fausse.
    Pierre Bayard fait à mon sens une très bonne analyse des pratiques de lecture (de livres papier) dans “Comment parler des livres que l’on n’a pas lus?”
    http://bit.ly/imHr0

    • http://www.bibliobsession.net bibliobsession

      @ Coco_L Ouiiii excellent c’est rigolo je prépare un billet sur le livre de Pierre Bayard ! Effectivement, ça relève de la gageure d’étudier les pratiques de lecture aujourd’hui. Notons quand même que les études figurant dans le dossier de Sciences et vie montrent clairement que la lecture sur support imprimé est bien plus favorable à la concentration et à l’assimilation que la lecture pour écran, dans l’état actuel des technologies.

  • Pingback: » le devenir de la lecture, un serpent de mer… - Le blog info-doc de Geneviève Le Blanc

  • Pingback: Bibliobsession 2.0 » Pratiques culturelles des français à l’ère du numérique : extraits et points de vues

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