Des usages déconnectés dans les bibliothèques…

chaine_briseeUne intuition, surement à affiner, inspirée par des observations et des lectures récentes.

De plus en plus de gens viennent travailler dans les bibliothèques avec leurs propres objets numériques nomades sans utiliser les collections, la tendance est nette et massive. Il est clair qu’ils viennent chercher à la bibliothèque un lieu, un troisième lieu, à la fois pour la sociabilité et l’ambiance studieuse et/ou agréable qu’ils y touvent (ces usages sont d’ailleurs illégitimement perçus comme illégitimes par bon nombre de bibliothécaires, je crois, mais c’est une autre histoire, je développe pas).

Or, peu de bibliothèques encore proposent des accès Wifi, les gens sont aujourd’hui majoritairement en situation de déconnexion dans les bibliothèques françaises où ils peuvent se connecter sur des postes dédiés au besoin, ou consulter des documents imprimés.

Parallèlement, la grande question de l’attention ne va cesser de se poser, au point de devenir, et je partage ce constat, l’alphabêtisme du 21e siècle :

“Les médias numériques et les réseaux savent renforcer les gens qui ont appris à les utiliser – et présentent des dangers pour ceux qui ne savent pas s’en servir.” Il est facile de tomber dans la distraction, la désinformation, la superficialité, la crédulité, la dépendance, l’aliénation… explique le chercheur qui se dit inquiet par le manque d’alphabétisme des internautes (qui savent mal se protéger, ont du mal à trouver des informations et ne savent pas les vérifier…). Autant de tentations qui menacent surtout les esprits non entraînés. Apprendre la discipline mentale qui convient pour utiliser ces “outils à penser” sans perdre sa capacité à se concentrer est l’un des prix que je suis content d’avoir payé pour accéder à ce que le web à a offrir.

Mon interrogation est la suivante : et si les bibliothèques devaient rendre plus lisibles leurs usages de lieux facilitateurs de cette « discipline mentale » ? Et si demain les bibliothèques étaient aussi le lieu où l’on peut enfin se concentrer HORS LIGNE, alors qu’on sera dans les années qui viennent connectés partout, tout le temps chez soi et ailleurs ?

Et s’il y avait des usages déconnectés de la bibliothèque à percevoir non pas comme déficit de connexion mais comme un usage légitime à rendre lisible, voire à promouvoir ?

Associée à la lecture intensive, la bibliothèque est perçue comme le lieu de la lecture d’étude, celle du lien entre lectio et meditatio. Cette lecture intensive est très différente de la lecture extensive du web qui est fragmentaire, active, rapide, interactive. Si l’attention propre à la lecture intensive se transmet naturellement en termes de représentations et d’usages dans le lieu consubstantiel au livre imprimé qu’est la bibliothèque, il faut à mon avis le percevoir non pas comme un handicap, mais comme comme un atout au regard de la question de l’attention…

Il me semble concrètement qu’il est plus facile de venir dans la bibliothèque pour se concentrer par ce qu’on sait que dans ce lieu ce sera possible (en quelque sorte imposé), plutôt que de faire l’effort de gérer une présence en ligne nécessairement fragmentaire, et de faire l’effort (car c’en est un) de se discipliner tout seul devant SON PC connecté en wifi à internet dans une bibliothèque…

Attention il ne s’agit pas du tout de promouvoir des bibliothèques déconnectées et d’opposer la lecture en ligne à la lecture hors ligne. Il s’agit bien de réfléchir à une combinaison cohérente par rapport à des usages répondant eux-à des objectifs que se donne (pour faire simple) une bibliothèque universitaire : favoriser la réussite des étudiants et qui se décline désormais en : faciliter la gestion de l’attention.

Dès lors se pose la question des dispositifs : Faut-il des zonages ? Quelle signalétique et/ou quelle communication non plus seulement liée au volume sonore autorisé au travail individuel ou en groupe, mais qui prendrait aussi en compte des modes de connexion favorisant disposition d’esprit permettant une attention plus ou moins forte ? Comment aborder cette question selon vous ?

Tout ça reste largement en chantier et à relier avec des réflexions autour des espaces d’apprentissage… Qu’en pensez-vous ? (718)

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Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

21 Responses

  1. Alain Pierrot dit :

    Lieux, zones et fonctions (dans et autour des bibliothèques) qui pourraient être croisés avec la liste  de 10 « littéracies » signalée par Fabio Tinti ?
    http://pintiniblog.wordpress.com/2010/02/16/10-litteracies/

  2. clairh dit :

    Pourquoi pas, mais est-ce bien le fonctionnement mental qui est en train de se développer ? Les nouvelles générations ne seront-elles pas de plus en plus connectées au point que proposer des espaces de déconnexion (et de reconnexion à soi, avancerais-je) leur semblera une initiative totalement incongrue, ou n’intéressera que ceux nés avant 1980 et qui n’auront pas été élevés à l’hyperconnexion ? Personnellement je serai pour ce genre de lieu/zone, mais n’est-ce pas un effet générationnel ?

  3. hmontagnac dit :

    On pourrait peut-être rapprocher cette idée de celle d’addiction et de lieux où, par ex, il est interdit de fumer… avec tous les débats que cela peut générer !

  4. PaulineL dit :

    Parce que d’autres y ont pensé avant nous, et avec des objectifs moins louables, ne laissons pas à Patrick Lelay (et à Coca-cola…) l’exclusivité du « temps de cerveau disponible ». Comment faire de la bibliothèque une espace où l’on peut, à proprement parler, « déconnecter »?
    Une petite évocation de l’économie de l’attention par p. Couve: http://www.slideshare.net/phcouve/lconomie-de-lattention-presentation
     
     

  5. dbourrion dit :

    Hum, cette histoire de l’attention (et ce qui en découle comme les zones, etc…) ça me semble typiquement un discours venu de temps anciens qui ne comprennent pas comment fonctionnent et réfléchissent ceux qui sont dans la bascule numérique (ou ont déjà basculés) – je veux dire, on dirait ce marronnier du « c’était mieux avant, on était plus attentif avant »…
    Parfois, je me dis qu’assez rapidement – si ce n’est pas déjà la cas – se déconnecter ce sera comme s’endormir… Tu n’es plus vraiment dans la vie, même si tu es toujours vivant… Alors quoi, mettre dans les bibliothèques des zones d’endormissement ?? Ah je suis pas contre, vu comme ça :-)

  6. Raaah c’est malin, j’essaie d’être subtil et tu me traite de vieux chnoc ;-) Bon plus j’y pense et plus je doute que cette délicate question de l’attention puisse se traduire par un dispositif satisfaisant… sans parler  bien sûr des zones de siestes dans les bibliothèques !

     

    • dbourrion dit :

      Perso, je retrouve sur la question de l’attention la même problématique que celle du bruit que j’entendais en lycée ; ou des manières de travailler (plutôt en groupe) des lycéens et étudiants.
      Oui, les djeunes sont différents de nous ; oui, nous sommes différents de nos parents ; non nous ne travaillons pas de la même manière, ne vivons pas de la même manière, ne pensons pas de la même manière… So what ??
      Faut-il absolument ramener les étudiants vers nos modes de pensée, de vie, de travail, déconnectés ? Je n’en suis pas certain, personnellement…

      • Pas d’accord Daniel, on ne peut pas dire « les étudiants » comme ça et balayer d’un revers la diversité des usages, y compris sur la question des groupes / pas groupes et du bruit. La question de l’attention est proche de celle du silence/bruit , et il me semble que les zonages sont plutôt efficaces dans les bib où ils fonctionnent non ? Je ne joue pas un usage contre l’autre, mais j’essaie de réfléchir à les combiner… Voilà un dispositif qui essaie de traiter cette question, mon idée était de réfléchir à la diversité des usages du point de vue de l’attention, mais je me rends compte que c’est peut être trop compliqué à prendre en compte…

        • dbourrion dit :

          Mais sacrebleu un usager qui ne veut pas être connecté coupe sa connexion et voilà. Commençons par mettre des connexions partout avant de nous demander s’il ne faut pas faire des zones sans connexion pour « obliger »/permettre de n’être pas connecté…
          Nos usagers sont des adultes, ils savent débrancher quand ils veulent. Evidemment, cela suppose qu’ils puissent déjà se connecter ;-(

  7. Rincevent dit :

    Oh ben ça alors… Il y a donc des bibliothécaires qui acceptent de bosser avec le wifi ? C’est pas demain la veille que je connaitrais ça. Refus catégorique chez moi, principe de précaution, tout ça… C’est pas comme si on captait quand même au moins deux réseaux du voisinage. ¬_¬
    Sinon je rejoindrai plutôt Daniel. Une discipline mentale ? Pour quoi faire ? On est là pour leur fournir des services, leur apprendre à les utiliser si nécessaire, pas pour leur apprendre à gérer leur vie. Qu’on leur montre ce qu’il est possible de faire et comment, oui, mais leur signaler qu’ils peuvent s’en passer, euh… Il faut quand même que l’usager se prenne un minimum par la main. Ça me fait furieusement penser aux gens qui râlent parce que leur téléphone sonne tout le temps. Ben ils ont qu’à ne pas décrocher (ou même le couper, ça nous évitera leurs sonneries). On ne sait plus vivre en déconnexion. Il faut être joignable partout et tout le temps.

  8. B. Majour dit :

    Bonjour
    Tu veux dire que nous allons devoir faire l’acquisition de chaînes et de cadenas pour empêcher les gens de se connecter ? ;-)
    Pour leur offrir un espace détente « disconnect ».
    Zone relax, sans bruit, avec petite musique Zen & Jardin Zen si nécessaire.
    Loin de l’infobésité du Web et de sa sur-sollicitation.
     
    Ou alors, on passe au cours de KaratInfoNet… discipline de fer, recherches spécialisées obligatoires, avec chrono à la main. Avant d’ouvrir une olympiade de la recherche documentaire. Pendant X heures, tous les bibliothécaires participants répondent à toutes les questions des lecteurs du Net, avec relais possibles entre équipes + utilisation de ses lecteurs (s’ils le souhaitent) pour booster les résultats. Nouvelle discipline sportivo-intellectuelle, comptant pour l’examen ?
    C’est quand même bien ce qui manque, non, pour ouvrir des Bibliolympiades.
     
    Usages, tu m’as parlé d’usages.
    J’aurais bien aussi le coin plage à te proposer, avec manucure, massages et vahinés… Non, les vahinés pas pour les éventails, mais pour lire une histoire. :o)
    Ok, ça s’appelle conférence ou heure du conte, mais il manque le sable et les transats, ainsi que l’éclairage UV (utile, pourtant, en hiver). :o)
     
    Multiples usages, à des horaires décalés ?
    Tout est possible dans l’absolu. Suivant la surface disponible, c’est moins sûr. Avec la cohabitation des désirs de chacun, on passe aux alcôves quasi-privées.
    Mais je comprends quand même ton interrogation  :-).
    Bien cordialement.
    B. Majour
     
     
     
     
     
     
     

  9. liberlibri dit :

    A mon grand étonnement, j’ai appris qu’il existait dans certaines grandes BU des Pays-Bas des zones de silence où même les ordinateurs étaient interdits ! Et pourquoi pas finalement ? Dans les grandes métropoles, le silence est une denrée très rare à laquelle on n’a que de moins en moins accès. Ca ne me semble pas incongru qu’un service public offre ce calme-là.
    De plus, quand je vois en période d’examens le nombre d’étudiants qui viennent travailler exclusivement sur papier et qui demandent eux-mêmes aux autres d’être silencieux, je me dis que la proposition de Silvère est juste. Tant que le système des examens et des concours existera, les gens auront besoin de concentration pour quelques heures.

    Après, si les modes d’apprentissage changent, nous serons toujours à temps de changer avec eux :-)

    • dbourrion dit :

      Euh… Un endroit empli de silences et de livres… ça existe depuis des siècles, ça s’appelle un monastère… C’est ça qu’il y a derrière tout ça, ce fantasme de bibliothécaire => le retirement du monde… Brrrr vous me faites peur ;-)

    • dbourrion dit :

      Non mais sérieusement, avant de faire ce genre de propositions (des zones déconnectées) qui vont évidemment gagner l’assentiment de tous les chignons de la Terre, trop contents de pouvoir ne rien faire pour changer, faisons déjà avancer les réseaux physiques, tout simplement, dans les bibs… On verra après.

      • hum, oui certes Daniel, je me plaçais là d’un point de vue « long terme », y a des priorités urgentes ! Mais ça n’empêche que je crois que la question reviendra dans quelques années (décennies?)

      • liberlibri dit :

        Que ce soit clair, je suis pour les zones de convivialité,les zones de travail en groupe, le wifi dans les bibliothèques, la non-limitation du nombre de documents à emprunter, le fait de boire, manger, rire dans les locaux, etc. Je pense qu’il est important de garder aussi de petits îlots de calme pour ceux qui en ont besoin. Ils n’ont pas besoin d’être immenses (il faudrait mesurer les usages réels pour déterminer l’espace qui doit leur être dévolu) mais ils me paraissent indispensables.
        Après, ça m’ennuierait beaucoup que cet argument serve à empêcher des changements qui m’apparaissent nécessaires…

    • Rincevent dit :

      Disons que ce qu’on peut attendre de nos jours d’une bibliothèque ce n’est pas forcément le silence, mais surtout le calme. À mon sens, on peut parfaitement avoir une exigence de calme et côtoyer des ordinateurs. Du moment qu’on ne met pas le volume à fond et qu’on ne tape pas comme un malade sur les touches, je vois pas trop où est le problème. N’oublions pas que nous sommes avant tout des zones de cohabitation.

  10. fratnat dit :

    plutôt que des zones sans Internet, ce qui marche très bien en Suisse ce sont des zones de silence sans ordinateur (à cause du bruit des touches), pour ceux qui veulent une grande concentration.  Par ex. le dernier niveau de la bibliothèque de droit de Zurich : <http://www.ius.uzh.ch/static/virtuellerrundgang/enter_bibi.html&gt;, si mes souvenirs sont bons.

  1. 28 mars 2010

    […] qui vient conforter la théorie des usages déconnectés dont parlait Silvère il n’y a pas si longtemps… Par liberlibri le mars 28th, 2010 […]

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