Des nécessaires mutations des Bibliothèques départementales de prêts

Récemment, a été publié sur Enssibrèves un court article signalant que la Bdp de L’Indre envisageait de proposer du prêt à domicile pour ses usagers. Intrigué et intéressé par ce projet français en résonance à ces innovations américaines de prêt massif à domicile, j’ai eu envie d’en savoir plus et j’ai donc proposé une petite interview à Nathalie Clerc, directrice de la BDP de l’Indre. Merci à elle pour ses réponses !

Mais d’abord, pour les non-bibliothécaires ou assimilés, petit rappel issu du site de l’ADBDP :

Créées progressivement à partir de 1945, les BDP sont au nombre de 96 et sont maintenant présentes dans tous les départements français (sauf les départements les plus urbanisés d’Ile-de-France, Paris, Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val de Marne). Transférées aux départements depuis 1986 (2004 pour celle de Mayotte), les bibliothèques départementales, initialement chargées d’assurer le « ravitaillement » en livres des communes de moins de 10 000 habitants, sont aujourd’hui chargées de mettre en oeuvre la politique des Conseils généraux en matière de développement de la lecture et des bibliothèques publiques.

Sauf exception, les BDP ne sont pas directement ouvertes au public. Elles complètent, par leurs prêts régulièrement renouvelés de livres et autres supports, les collections d’une partie des bibliothèques publiques. Elles peuvent également effectuer des dépôts de documents destinées à des publics particuliers (scolaires, petite enfance, personnes âgées, prisonniers ; etc.)

Elles organisent des actions de formation en direction des personnels bénévoles et salariés des bibliothèques et conseillent les élus et les personnels en matière de construction, de gestion et de développement des bibliothèques, d’animation et d’action culturelle , de façon ponctuelle ou en accompagnant des projets. Elles sont souvent chargées de la mise en oeuvre de plans départementaux de développement de la lecture publique et de l’instruction des dossiers de subvention. Elles peuvent également organiser des opérations d’action culturelle sur l’ensemble du département, en lien avec les bibliothèques.

Voilà la théorie, mais à quoi sont confrontées les Bdp aujourd’hui ? Pour aller vite, (bédépistes, excusez la brièveté de ce rappel) les Bdp sont dans un contexte de montée en puissance de l’intercommunalité qui permet de développer de manière efficace des réseaux de bibliothèques à plus petite échelle que le département. Les Bdp se recentrent vers le conseil  en développement/aménagement de (réseaux de) bibliothèques dans les endroits (appelés à se réduire) où aucun réseau intercommunal n’est développé. Elles assurent aussi un rôle de formation et d’animation du réseau des professionnels et des bénévoles.
A l’heure du numérique, on peut s’interroger sur l’efficacité documentaire (non pas sociale, mais c’est un autre point de vue) de porter une offre de livres nécessairement limitée dans des endroits isolés dans des bibliobus par exemple… Dès lors, la réservation à domicile représente un moyen de renouveler la proximité, en inversant la logique de l’offre du traditionnel bibliobus vers la réponse à une demande personnalisée effectuée dans l’offre de la BDP (via le site web). Cela permet également de justifier les budgets alloués au fonctionnement des BDP en ces temps de réformes territoriales Vous constaterez que le prêt à domicile pour tous de tout le catalogue (comme commencent à le proposer des bibliothèques américaines) est ici un objectif à long terme du projet, mais il me semble quand même intéressant de faire connaitre la démarche de cette Bdp qui me semble tout à fait refléter les nécessaires mutations des Bibliothèques Départementales de Prêts.

D’où est venue l’idée d’une réservation des documents à domicile pour les lecteurs ?

Nathalie Clerc, directrice de la Bdp : Depuis la mise en oeuvre du plan de développement de la lecture ( 1999) un réseau de bibliothèques de qualité (22 BM) s’est constitué sur le département, chaque commune est désormais à moins de 12 kilomètres d’une bibliothèque. Cependant si le département est correctement maillé, l’offre de collections et de services reste inégale, certains habitants bénéficient de structure de très bonne qualité, d’autres de dépôts et 44 communes sont encore desservies selon le mode du prêt direct et bénéficient d’une offre que toutes les 7 semaines ( passage du bus). L’idée était donc de trouver  une solution pour que tous les habitants du département aient accès à la même offre aux mêmes conditions.

Pour commencer, les documents seront livrés dans les bibliothèques ou dans les mairies pour les communes non équipées de bibliothèques. L’objectif recherché est d’inciter les usagers à fréquenter les bibliothèques du territoire. Pour la suite, nous verrons, ce sera en fonction de l’usage sera  fait du service. Une livraison à domicile, est pour le moment, prévue uniquement pour les personnes identifiées comme empêchées (+ de 75 ans, handicapées ou malades)
Quelles seront les modalités du service ?
Le catalogue de la BDI étant en ligne, il suffisait d’en permettre l’accès à tous les habitants d’où l’idée d’ouvrir la réservation à distance à tous. Le service fonctionne déjà, mais il sera officiellement ouvert au grand public au mois de septembre et sera accessible via le portail que nous sommes en train de construire. Nous avons choisi (peut-être à tort) la carte de la souplesse, l’usager devra pour accéder au service,  s’identifier par son nom, prénom et son adresse mèl et se rattacher à la bibliothèque de son choix, nous n’avons pas souhaité de mot  de passe ni d’identifiant. Les documents, sous réserve de disponibilité seront alors acheminés dans la bibliothèque choisie par le lecteur dans un délai de 15 jours.
Ce nouveau service permettra l’arrêt de la desserte en prêt direct qui est devenue obsolète et qui correspondait à une attente de l’ensemble des collègues, fatigués de perdre leur temps à attendre les lecteurs sur les places de villages. Pour les élus de ces communes, ce nouveau service est plutôt bien accueilli, certes,  le prêt direct est supprimé mais il est remplacé par un autre service, ce qui a gommé le sentiment d’abandon chez un très grand nombre.
Comment sera mis en oeuvre la logistique ?
Les chauffeurs qui assuraient le prêt direct seront maintenant chargés d’acheminer les documents, le département est divisé en 6 secteurs, les bibliothèques de chaque secteur auront un passage de navette tous les quinze jours. En terme de personnel, nous avons recruté un agent qui sera spécifiquement chargé de l’administration du portail, de la gestion et du suivi des réservations en ligne. Le développement informatique nécessaire a été fait gracieusement par notre fournisseur de SIGB bien que à ce jour nous soyons les seuls à permettre la réservations à distance à des individus, les autres départements permettent l’accès à ce service uniquement aux bibliothèques. Le bénéfice attendu, outre l’égalité d’accès face à l’offre, est l’augmentation de la fréquentation des bibliothèques qui restent le passage obligé pour retirer les documents réservés.


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Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

5 Responses

  1. Aioutz Renaud dit :

    Merci pour cet article qui braque le projecteur sur des acteurs cruciaux du développement de la lecture publique sur la grande majorité du territoire français.
    Il est vrai que la mutation est nécessaire. Des BDP certes et beaucoup ont déjà commencées en changeant leurs organisations ou leurs pratiques (qui connaissent elles aussi une hybridation grâce à quelques BDP pilotes).
    Mais je crois que pour que cette mutation soit cohérente, il faut très rapidement adapter les dispositifs d’aides et d’incitations financières à la création de bibliothèques et les modèles de services de lecture publique proposés aux élus. Les professionnels des BDP sont souvent les seuls à être présents en amont des projets de créations de BM ou BIC, le recrutement d’un professionnel n’intervenant qu’assez tard dans la collectivité pour des raisons bien évidemment budgétaire.
    D’où la nécessité de prendre en compte les nouvelles pratiques et les évolutions qui se dessinent dans leurs  paradigmes. Je ne jette surtout pas la pierre à mes collègues de BDP qui font un énorme travail auprès d’élus qui connaissent parfois mal la lecture publique et n’en font pas une réelle priorité. Mais je vois encore trop, dans ma région, de projets de bibliothèques construits sur des modèles presque déjà dépassés.
    Je rejoins Thierry Giappiconi qui argue souvent que les bibliothèques sont au carrefour de plusieurs politiques publiques et que la seule « politique culturelle » est réductrice (avec toute l’ambiguïté du vocable « culture » aujourd’hui). Je crois que c’est encore plus vrai en milieu rural, où interviennent les BDP, et que c’est là un message à faire passer aux élus afin de réorienter les modèles de projets de bibliothèques. Il faut que nos bibliothèques de campagne mutent de concert avec les BDP.

  2. Antoine dit :

    C’est une expérience très intéressante, encore une nouvelle manière de desservir les les territoires dans leur ensemble. Sera-t-il également possible de faire ses réservations par téléphone ?   Selon les pratiques culturelles des Français, 88 % des plus de 65 ans n’utilisent jamais internet à des fins personnelles et 80 % n’ont pas d’ordinateur. La réservation et le portage à domicile sont des services à développer fortement dans les bibliothèques et internet est un outil nécessaire et indispensable. Je pense qu’il ne doit pas se suffire.  On ne doit pas oublier de permettre aux publics empêchés d’accéder également aux services de la bibliothèque par un ensemble de portes : internet, téléphone, rencontre individuelle à domicile etc. 

  3. Bongrand dit :

    Je souhaiterai corriger une erreur de la part de la BDP de l’Indre, lorqu’elle dit que c’est la première fois qu’une BDP donne accès directement à son catalogue à toute la population : cela fait maintenant 8 ans que ma BDP, celle du Haut-Rhin, propose ce service qui recouvre 25 % des demandes de réservations, via notre site + le portail départemental (http://www.calice68.fr) depuis 2 ans. Et ces réservations sont apportées à nos lecteurs via nos nombreuses tournées de prêt direct (270 !) dans 5 très beaux médiabus adaptés, dont vous pouvez voir notre dernière acquisition sur notre mur Facebook (http://www.facebook.com/pages/Colmar-France/Mediatheque-Departementale-du-Haut-Rhin/252797545899).
    Cette expérience montre qu’une BDP qui dessert directement une population à toujours raison d’être en 2010, ce que fait la Médiathèque départementale du Haut-Rhin depuis….30 ans ! 

  4. HAL dit :

    Sans doute une expression maladroite mais j’aime beaucoup la dernière phrase de l’interview :
    Le bénéfice attendu, outre l’égalité d’accès face à l’offre, est l’augmentation de la fréquentation des bibliothèques qui restent le passage obligé pour retirer les documents réservés.
    Quelle meilleure justification pour les bibliothèques que de rendre leur fréquentation obligatoire…?

  5. Colvert dit :

    Réflexions tardives d’un ancien bédépiste content qu’on parle de ces bibliothèques quasiment virtuelles et souvent obligées d’être innovantes.  C’est effectivement une expérience intéressante, mais est-elle vraiment nouvelle ? Ce qui est intéressant, c’est de permettre au lecteur de demander un document depuis chez lui, pour qu’il aille le chercher à la bibliothèque la plus proche. Mais quelques questions se posent :
    – si le document existe à la bibliothèque la plus proche, pourquoi faire travailler la BDP ?  Faire une demande à partir d’un catalogue collectif des bibliothèques du département, comme dans le Haut-Rhin est sans doute beaucoup plus rationnel et efficace pour la satisfaction du lecteur. (Je passe sur la question du prêt direct).
    – qu’a le catalogue classique d’une BDP de si intéressant qu’il soit remarquable de le mettre à disposition des lecteurs ? si le lecteur demande un document disponible à la BDP, il l’aura sous quinzaine ;  s’il demande un document disponible dans une autre bibliothèque du réseau, il l’aura dans le mois ; s’il demande un document emprunté dans une bibliothèque du réseau, il l’aura beaucoup moins vite que s’il avait demandé à a BDP d’acheter un document qui n’était pas au catalogue… Alors qu’est-ce que la consultation du catalogue apporte comme avantage au lecteur, par rapport à un service du genre : demandez n’importe quel document à la BDP ? Un tel service est déjà proposé par plusieurs BDP et parfois depuis longtemps.
    –  je me demande donc si la prochaine étape pour les BDP n’est pas de proposer (en plus des services évoqués ci-dessus) une bibliothèque virtuelle (et si possible incluant toutes les bibliothèques réelles du réseau) dans laquelle le s lecteurs pourraient vraiment butiner… parce que butiner dans un catalogue ???
    Ceci n’est pas une critique de la BDP de l’Indre. Contrairement à ce que sous-entend HAL je crois qu’elle a raison de faire passer les demandeurs par les bibliothèques de son réseau. Indépendamment du coût d’envois directs chez le lecteur, cela ferait une concurrence interne au réseau qu’elle essaie de développer. Le projet décrit est au contraire de nature symbiotique.

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