Comment utiliser les licences creative commons pour diffuser les archives sonores des bibliothèques ?

Alors que beaucoup de bibliothécaires enregistrent (en audio et/ou en vidéo) des évènements qui ont eu lieu dans les  bibliothèques, se pose l’épineuse question des droits associés. A cet égard, il m’a semblé intéressant de mettre en avant les pratiques de la Bibliothèque Publique d’Information, la Bpi (où je travaille). J’ai donc proposé une interview à Nathalie Nosny responsable des archives sonores de la Bpi. (merci pour les réponses !)

La base des archives sonores diffuse les enregistrements des événements organisés par la Bpi, pouvez vous nous présenter ce service ? Depuis quand existe-t-il ?

La base des archives sonores a été mise en ligne en juin 2007. Ce projet a été conçu dès 2005 dans le cadre de la mission Bibliothèque numérique de la Bpi afin de valoriser et de péréniser l’action culturelle de l’établissement tout en la rapprochant des collections de la bibliothèque. Dès la conception du projet, il était en effet impératif de relier au plus près le catalogue de la Bpi et la base des archives sonores : en exportant les notices de la base dans le catalogue d’une part, en favorisant une recherche étendue au catalogue de la Bpi dans la recherche dans la base archives sonores d’autre part. En outre, paradoxalement, la Bpi n’étant pas une bibliothèque patrimoniale, les archives sonores sont devenues une collection patrimoniale à part entière de l’établissement… La base des archives sonores propose à l’internaute et au lecteur de la Bpi :
  • un accès à des notices descriptives de toutes les manifestations orales organisées par la Bpi depuis son ouverture (toutes ne sont pas encore accessibles aujourd’hui : on trouve actuellement 1500 notices pour 700 manifestations, principalement de 1995 à aujourd’hui). Ces notices sont organisées selon une arborescence simple : les notices des séances sont elles-mêmes parfois séquencées en interventions (pour une meilleure indexation), ou regroupées au sein de cycles (lorsque la manifestation s’insère dans un cycle de programmation), ou d’une collection (pour proposer des pistes de découvertes au sein du fonds : il en existe 7 actuellement). Elles comportent également un renvoi sur une notice biographique des intervenants et vers des documents attachés (programme de la manifestation en pdf, sites web ressources, diaporamas d’accompagnement…).
  • un accès, selon les autorisations obtenues, aux enregistrements (environ 900 fichiers audio ou vidéo, selon les cas) de ces manifestations en streaming ou en téléchargement (depuis 2008, selon les autorisations).

La base des archives sonores de la Bpi est accessible par une adresse directe ou par le site de la Bpi. Un fil rss et un podcast sont disponibles pour être tenu au courant et accéder aux dernières mises en ligne : des entretiens avec Emmanuel Carrère ou Sylvie Germain, des rencontres autour du conte, des débats sur les cultures urbaines, des séminaires ouverts sur le cinéma documentaire ou des rencontres autour de la bande dessinée… Un accès à une programmation encyclopédique et d’actualité !

Beaucoup de bibliothèques publiques se posent la question de la complexité de gestion les droits pour de telles diffusions, concrètement comment cela se passe-t-il à la Bpi ?
Depuis 1996, la Bpi passe systématiquement un contrat avec chaque intervenant aux manifestations qu’elle organise. La diffusion sur Internet n’a cependant été prévue qu’en 2001. Pour les enregistrements antérieurs, il nous faut donc retrouver les coordonnées des intervenants et leur adresser une nouvelle demande d’autorisation de diffusion.
A partir de 2001, lorsque les intervenants ont signé leur contrat, la diffusion de leur intervention est donc possible mais uniquement en streaming car la Bpi a négocié un accord avec le SESAM, regroupement de sociétés d’auteurs pour la diffusion multimédia. Or le SESAM ne gère pas la diffusion en téléchargement, mais renvoie vers les différentes sociétés d’auteur pour une négociation bilatérale basée sur une estimation de ces téléchargements.
Cette procédure est très difficile et très lourde à mettre en oeuvre et nous avons donc introduit fin 2007 un nouveau type de contrat avec nos intervenants afin de permettre aux internautes de télécharger les fichiers audiovisuels et de pouvoir les écouter plus facilement, sur leurs lecteurs mp3 par exemple. En effet, les manifestations durent souvent plus d’une heure et une écoute en streaming sur l’ordinateur est très contraignante. Le séquençage indexé des séances, qui pourrait permettre d’améliorer l’ergonomie de l’écoute, est également une procédure très longue à réaliser et donc coûteuse.
Nous avons donc, avec le juriste de l’établissement, étudié les
licences creative commons et introduit dans nos contrats la mise sous licence creative commons la plus restrictive (mention de paternité, pas de modification, pas d’utilisation commerciale) de l’intervention par son auteur. La Bpi n’est donc plus détentrice des droits – c’est l’intervenant qui les conserve – mais elle est son premier canal de diffusion, en creative commons. Cette licence nous semble parfaitement correspondre à notre mission de diffusion large et gratuite du savoir et les intervenants y sont, dans l’ensemble, très favorables. Grâce à ces licences, les fichiers audios ou vidéos peuvent donc être téléchargés librement et cités, par exemple dans des blogs.
Les émissions sont diffusées dans un podcast lui même diffusé sur itunes, comment avez vous mis en oeuvre un tel service ?
Le podcast (ou abonnement au téléchargement d’un fichier multimédia) a donc été rendu possible d’un point de vue juridique par les licences Creative commons. Le prestataire qui a développé l’outil de gestion et de diffusion de la base, la société Opsomai, a développé une application permettant le téléchargement de ces fichiers et le podcasting. Il suffit donc de copier l’adresse url du podcast et de la coller dans un outil capable de traiter cette information pour charger les différents fichiers au fur et à mesure de leur mise en ligne. Itunes étant l’un des outils de lecture les plus utilisés aujourd’hui pour le podcast, nous avons fait développer une application directe afin de faire gérer l’abonnement directement dans Itunes sur le poste de l’utilisateur. Cette application utilise notamment des métadonnées liées au fichier (des tags id3) qui permettent d’afficher clairement le titre de la manifestation, les intervenants, le résumé, la durée et un visuel de la manifestation. En plus du lien podcast dans Itunes, j’ai également référencé nos podcasts dans le répertoire de podcasts du Itune Store. C’est une procédure assez simple et gratuite qu’il faut effectuer directement sur le Itunes store. Il faut créer un compte Apple (qui vous demande un numéro de carte bleue, mais vous n’aurez rien à payer si vous n’achetez rien sur le ItunesStore !). Il existe aussi d’autres répertoires de podcasts (Podemus, Tous les podcasts, etc.) sur lesquels il peut également être intéressant de s’inscrire afin de donner plus de visibilité aux archives.
Quelles sont les perspectives de ce service ?
Outre la mise à disposition de l’ensemble des notices descriptives des manifestations depuis l’ouverture de la Bpi, nous avons entrepris une numérisation massive des enregistrements analogiques que nous possédons. Nous souhaitons pouvoir, dans la mesure du possible, rendre l’ensemble de ce fonds disponible à nos usagers et aux internautes. Nous travaillons également à une organisation pérenne de la sauvegarde de ces fichiers et données numériques ce qui est un chantier complexe et qui demande un investissement conséquent de l’établissement. Pour garantir la pérénité de ces données et de ces fichiers, nous avons choisi, lorsqu’elles existaient, des normes aussi bien pour la description des métadonnées (schéma Xml, normalisé en Dublin Core) que pour la création des fichiers audiovisuels (conservation en wav, diffusion en mp3 pour le son ; conservation en dv ou mpeg2, diffusion en mpeg4 h264 pour la vidéo). Nous avons récemment mis en place en interne un matériel de captation et de postproduction vidéo afin de proposer plus de vidéos aux internautes et envisageons une diffusion en web direct pour certaines manifestations, peut-être d’ici la fin de l’année 2010.

Enfin, la base s’enrichit continuellement des nouvelles manifestations et nous essayons d’améliorer constamment l’interface en nous basant notamment sur les enquêtes d’usagers réalisées par le service Etudes et recherche de la Bpi.


Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

8 Responses

  1. Calimaq dit :

    Merci pour cette explication détaillée et bravo pour cette initiative, qui montre tous l’intérêt de l’utilisation des licences Creative Commons en bibliothèque.
    Je retiens 3 points essentiels dans ce retour d’expérience :
    1) L’importance de libérer les droits à la source en proposant une licence Creative Commons directement aux auteurs avec lesquels l’établissement peut être en contact (ici les intervenants)  ;
    2) Le point de friction éventuel avec les sociétés de gestion collective, qui peuvent parfois limiter, voire empêcher leurs adhérents d’utiliser des licences libres. C’est le cas pour la SACEM avec la musique, mais cela ne vous a pas bloqué ici avec la SESAM, en dépit des soucis rencontrés pour mettre en place un service de téléchargement ;
    3) La souplesse que donne les contenus sous licence libre pour adopter des stratégies de dissémination. Libérées à la source, les archives sonores de la BPI peuvent ensuite être proposées à l’extérieur du site de l’établissement, sur iTunes, là où le public a l’habitude de rechercher des contenus.
    Vous profitez également d’un autre avantage, qui se situe au niveau des droits voisins. En procédant vous-même à l’enregistrement des évènements, vous bénéficiez du statut de producteur. Cela permet de maîtriser directement les droits à ce niveau. C’est une démarche qui pourrait être développée en bibliothèque pour produire des contenus, notamment pour la musique (un peu à l’image de ce que fait la Cité de la Musique). Pour l’écrit, certains établissements pourraient aussi faire le choix de devenir directement éditeur (voir ici).
    En tout cas, bravo !
    Pour aller plus loin, ne peut-on pas imaginer que les notices et les données bibliographiques de la BPI soient elles-aussi placées sous licence libre, dans une logique d’Open Data ? (Voir ici) Une expérience pourrait être tentée pour commencer sur les notices qui accompagnent les fichiers des archives sonores sous Creative Commons.
     
     

  1. 17 septembre 2010

    […] Il n’y aurait pas de problèmes si l’institution utilisait les CC pour tagger des documents pour lesquels elle possède les droits (voyez ici les photos du Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse dans Flickr) ou si elles demandaient à des auteurs tiers d’adopter les Creative Commons avant la mise ne ligne (voyez ici les thèses à Lyon 2, les documents de la Bibliothèque numérique de l’ENSSIB ou les archives sonores de la BPI). […]

  2. 29 septembre 2010

    […] Il n’y aurait pas de problèmes si l’institution utilisait les CC pour tagger des documents pour lesquels elle possède les droits (voyez ici les photos du Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse dans Flickr) ou si elles demandaient à des auteurs tiers d’adopter les Creative Commons avant la mise ne ligne (voyez ici les thèses à Lyon 2, les documents de la Bibliothèque numérique de l’ENSSIB ou les archives sonores de la BPI). […]

  3. 1 octobre 2010

    […] est envisageable en bibliothèque et c’est déjà le cas dans certains établissements (voyez l’exemple des archives sonores de la BPI). Déployée à plus large échelle, une telle démarche serait l’opportunité de faire […]

  4. 7 décembre 2010

    […] comme des solutions efficaces aux problèmes de droit d’auteur dans le cadre de conférences (nous les utilisons à la Bpi), on ne saurait manquer de prendre en compte le cadre spécifique qu’est le cadre […]

  5. 5 juillet 2011

    […] Pourtant, certaines initiatives françaises auraient sans doute mérité de figurer parmi ces récits de success stories. On peut penser par exemple à l’encyclopédie locale Wikibrest et à toute la constellation de projets sous licences libres lancés par la municipalité brestoise,  qui constituent un modèle de démocratie participative et de co-création des contenus. Dans le domaine du journalisme numérique, comment ne pas songer à notre soucoupe nationale – OWNI – dont l’un des ressorts repose sur la  réutilisation et la production de contenus sous Creative Commons. Manolo Sanctis pour l’édition collaborative de BD numérique ; In Libro Veritas pour l’édition équitable ; Yooook pour le financement de projets par crowdfunding ; Le Livre scolaire.fr dans le domaine des manuels d’enseignement ; le livre L’organisation pirate et les projets associés ; les podcasts d’Arte Radio et pourquoi pas Cyberthèses, la plateforme de diffusion des thèses électroniques de l’Université Lyon 2 ; MediaHAL, l’archive ouverte d’images du CNRS ou les archives sonores de la BPI. […]

  6. 1 janvier 2017

    […] des images : Image 1 (logo Creative Commons) : http://www.bibliobsession.net/2010/06/22/comment-utiliser-les-licences-creative-commons-pour-diffuse… Image 2 (Dalek demandant des explications) : http://imgur.com/gallery/lUIlU4l Les différents […]

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