Le web comme assemblage documentaire, par Samuel Ripault

Passionnant texte de Samuel Ripault qui analyse l’évolution de la radio analogique vers la radio numérique, l’article s’intitule Brouillages ~ Les territoires radiophoniques de l’analogique au numérique. Je vous invite bien entendu à le lire en intégralité. Ce texte est très intéressant parce que le constat du passage de la captation d’un signal par la radio analogique et la consultation d’un contenu est au coeur des bouleversements actuels. Il reprend à son compte l’hypothèse documentaire de l’internet qui fait moins du web un paysage qu’un assemblage documentaire :

Depuis longtemps, nous sommes habitués aux discours de promotion du Web, qui nous invitent à naviguer et à “surfer”. À y regarder de plus près, pourtant, cette représentation spatiale masque une toute autre structure des médias en ligne. Contrairement au paysage des fréquences radios, il n’est pas possible d’imaginer sur le Web un espace vide, une friche qui ne comporterait pas de données, car la navigation en ligne ne consiste pas à se déplacer sur la surface des disques durs, mais bien à appeler et à afficher successivement des documents sur son ordinateur. De ce point de vue, la navigation en ligne peut être comprise comme un usage strictement documentaire. Certains sociologues placent d’ailleurs cette “hypothèse documentaire” à la base de l’analyse des usages et des interactions en ligne5. Dès lors, le réseau des données numériques accessible par le Web ne se représente pas tant comme un territoire ou un paysage que comme un assemblage, formé par la juxtaposition de contenus documentaires interconnectés, et que nous sollicitons successivement. Sa réalité géographique – ou peut-être “a-géographique” – a ainsi d’avantage à voir avec l’empilement vertical des listes de références des moteurs de recherche qu’avec la continuité horizontale de la bande des fréquences hertziennes.

Conséquence :

Dans les représentations idéalisantes qui viennent structurer le Web, l’enjeu n’est plus celui de la propriété du territoire médiatique, ni celui de la maîtrise des moyens de production. En reprenant l’hypothèse d’une constitution documentaire du Web, on peut avancer que le territoire médiatique du réseau se structure précisément sur la capacité de chacun à être un sujet énonciateur dans le réseau, c’est-à-dire à être co-producteur de l’assemblage documentaire et du territoire médiatique lui-même. Dans l’espace infiniment extensible du réseau, la propriété est ainsi postulée dans les conditions mêmes d’accès au territoire médiatique, chacun devant être avant toute chose propriétaire de son “adresse” et de son “domaine” en ligne.

Dès lors, la fonction de l’autorité régulatrice a bel et bien changée, là où il s’agissait, dans l’espace de la radio analogique, de partitionner un espace ouvert en zones privatisées, elle a désormais pour fonction de déterminer et d’organiser la communication entre des sphères privées. Idéalement, la loi s’efface derrière un principe d’auto-régulation, incarné en chaque point du réseau. Et dans les faits, les enjeux de légalité se déplacent vers la question de l’intégrité des identités en ligne et de la propriété intellectuelle des contenus.

Post-radio ?

Finalement, il semble qu’avant de se pencher sur la question de l’évolution des contenus d’un dispositif médiatique il soit nécessaire de s’interroger sur les régimes d’énonciation que celui-ci rend possible. De ce point de vue, la question radiophonique, à travers l’ensemble de ses dispositions médiatiques, de la FM aux ondes courtes, des Webradios à la RNT, devient peut-être celle de la pluralité des places et des statuts que la radio est à-même d’accorder à ceux qui parlent et à ceux qui écoutent…

Ainsi, la question de la “Post-Radio”, qui deviendrait en quelque sorte celle de la post-énonciation radiophonique, nous engagerait-elle à considérer, par exemple, l’avenir conjoint de la radio numérique et de la bande FM. L’abandon progressif de cette dernière par les médias dominants pouvant augurer, plutôt que sa disparition à d’autres profits, la possibilité de recomposer un véritable espace public radiophonique, propice à la prolifération des sujets d’énonciations, comme l’imaginaient Félix Guattari et Franco Berardi.

Samuel Ripault

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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