Le livre numérique dans les flux, la valeur c’est le service 3/7

[Ce billet fait partie d’une série sur le livre numérique et les bibliothèques, retrouvez les épisodes précédents dans l’ordre sous le tag : Livre numérique et bibliothèques]

Si l’on s’intéresse, en dehors du strict domaine du livre numérique, aux tendances d’usages des contenus en ligne, voici quelques points de convergence :

  • L’information audiovisuelle : des flux. Pour la musique en flux des modèles Freemium comme Spotify ou Deezer rencontrent un grand succès (4 millions de visiteurs mensuels pour Deezer) pour lequels les internautes achetent des accès et non des fichiers. L’étude du marché de la musique au premier semestre 2010 par le cabinet Nielsen révèle que “les sites de streaming « audiovisuel comme Dailymotion et YouTube sont en fait les sites les plus populaires pour l’écoute de musique. Nielsen souligne que YouTube est « de loin » le site le plus fréquenté de sa catégorie avec une audience des plus flatteuses : 56% (de la population Internet) en Espagne, 50% aux États-Unis et en Italie, 43% en France et en Angleterre, 38% en Allemagne.” Au delà de la musique, Netflix propose aux USA un service de streaming pour 7$99 par mois pour une offre de 30 000 titres, Amazon a fait très récemment un premier pas vers une offre similaire avec seulement 5 000 titres en vidéo. On peut légitimement penser que le premier libraire de la planète intégrera bientôt les livres dans un tel modèle d’accès.
  • On ne peut comprendre les usages et dessiner des modèles d’accès sans savoir que l’information est massivement perçue comme gratuite et en accès libre sans restriction le consentement à payer des internautes est très faible. Selon ce billet :

    Malgré le fait que quelque 440.000 tablettes ont trouvé preneur sur le territoire français, l’étude indique que 86% des sondés continuent à lire des livres sur des ordinateurs. Or, lire des livres numériques sur des ordinateurs, cela ne date pas d’hier, et les études qui ont été faites de-ci, de-là, démontrent que la lecture sur ordinateur n’a jamais permis au marché du ebooks de se développer. Nous sommes convaincus que le marché du livre numérique décollera lorsque les équipements en liseuse ou en tablette auront atteint la masse critique. L’institut GFK nous dit, toujours selon les résultats de son étude, que 13% des français ont téléchargé des ebooks ou des applications de lecture. Un chiffre particulièrement bas d’autant que 86% de ces 13% téléchargent des livres numériques sur un ordinateur ou non depuis une tablette. Enfin, seulement 25% des ebooks qui sont téléchargés sont des ebooks payants. Et pourquoi? Parce que les sondés trouvent, qu’en règle générale, les ebooks sont vendus beaucoup trop chers et s’attendent à un prix de 8€ maximum. Actuellement, les éditeurs consentent un rabais de 20% par rapport à la version papier.

  • Hubert Guillaud a repéré un article qui rend compte d’une étude de Forrester menée auprès de 14 000 internautes adultes aux Etats-unis. Il en ressort qu’en 2011, 69% des sondés déclarent ne pas souhaiter payer pour de la musique alors qu’ils étaient 74% en 2009… La proportion est la même pour les films ou les livres numériques. Ces quelques % de recul doivent être mis en perspective dans un contexte de lutte féroce des ayants droit pour proposer des offres attractives et lutter contre le téléchargement illégal… On notera avec intérêt que la proportion de personnes ne souhaitant pas payer pour des news est de 87% et que cette proportion est stable par rapport à 2009 ! Le même article souligne que les internautes ne sont pas des anarchistes mais souhaitent tout simplement payer pour des services plus que pour des contenus.
  • En France, selon une étude proposée par l’Hadopi elle-même, La pratique du téléchargement illégal (musique, films, logiciels, jeux vidéo, livres… ) est avouée par près de la moitié des répondants, soit 49 %. La perception de ce qui est légal et illégal est brouillée. J-P Astor dans Zdnet : On peut se demander, pour commencer, 49 % d’internautes déclarant des usages illicites avancé par l’Hadopi reflète vraiment la proportion de ceux qui s’adonnent réellement à des usages illicites. En effet, 59 % des internautes qui déclarent des usages licites considèrent, nous enseigne l’Hadopi par ailleurs, qu’un service payant est forcément légal, ce qui n’est pas le cas des sites de direct download, auxquels on peut s’abonner, ou encore de certains services payants d’accès aux newsgroups permettant de télécharger illégalement. Selon une étude citée par Ebouquin, le développement de l’offre de ebook et la mise de l’Ipad sur le marché a fait bondir le piratage des ebooks de plus de 20%. Ainsi la pratique d’accès par flux dans une offre abondante, qu’elle soit légale ou illégale est une pratique massive qui ne peut être mise de côté lorsqu’on évoque la question des modèles d’accès.

On obtient un triptyque : Une offre massive en flux, le besoin de services (personnalisation, commentaires, communauté, etc.) pour lesquels on est prêt à payer et une valeur montante : l’expérience quelle soit en ligne ou tangible. On peut légitimement penser que l’information contenue dans les livres numériques va suivre ces tendances et progressivement être proposée en flux accompagnés de services-premium, ce qui ne signifie pas que ce modèle soit exclusif de téléchargement à l’acte de fichiers. A l’appui de cette affirmation, on citera l’analyse de Jean-Michel Salaün, qui rend lisible à  la profondeur du bouleversement :

On a tendance à penser qu’un livre, comme œuvre unique, est une sorte de monopole. On souhaite lire tel livre de tel auteur et on ne sera pas satisfait si on nous en propose un autre à la place. Et le droit d’auteur confère bien à ce dernier un monopole sur l’exploitation de son livre, qu’il peut ou non déléguer. Cette conception trouve sa traduction économique dans le modèle éditorial qui permet d’équilibrer le système global par une sorte de péréquation entre les revenus des titres à succès et ceux plus confidentiels. L’élasticité de la demande par rapport au prix serait faible dans le livre. Mais l’arrivée du web et surtout la montée des tablettes modifient considérablement la donne et l’attitude du lecteur. Sur un Kindle ou un iPad, on n’achète pas un livre, on se constitue une bibliothèque. On peut lire un livre de la première à la dernière page, mais on en lit souvent plusieurs en même temps et on pourra y revenir à tout moment, à la bonne page ; ou encore on se contentera de feuilleter un grand nombre de livres, zappant de l’un à l’autre, faisant des recherches. Et tout cela en tout lieu, à tout moment, du fait de la portabilité de sa bibliothèque réduite à une tablette. Nous retrouvons un propos souvent tenu ici : le modèle du web est hybride entre celui de la bibliothèque et celui de la télévision. Dès lors, sans doute le lecteur sera attiré par tel ou tel titre particulier, mais la valeur principale est constituée par l’ampleur et l’adaptation de la collection qu’il pourra constituer et par la vitesse et la commodité de l’accès aux pages. Cette donnée nouvelle modifie vraisemblablement considérablement la sensibilité au prix et donc l’élasticité de la demande, d’autant que le web tend à tirer les prix du contenu vers le bas par l’abondance des ressources accessibles gratuitement et que constituer une collection est un investissement de départ non négligeable pour un e-lecteur.

Il faut comprendre ici le terme bibliothèque comme un hybride entre flux d’information et stockage des fichiers achetés par une personne en provenance d’un ou plusieurs fournisseur de données. D’emblée, les modèles qui se dessinent à grande échelle comporte donc deux caractéristiques : collections  en flux et/ou prix unitaire très bas (comme l’illustre le très récent lancement du single par Amazon), ce qui laisse à penser que le modèle de l’achat de fichier est un modèle transitoire qui coexistera probablement avec des modèles d’accès en streaming pour lesquels on achète l’accès à un flux très important de données. Voilà qui permet, avant de commencer à dresser la liste de ce que l’on veut pour les bibliothèques (attention je ne parle pas du marché grand public, mais des bibliothèques) d’exclure ce qu’on ne veut pas, à partir des préalables et de l’observation des usages :

  • Refus de la notion de prêt numérique : cette notion crée l’illusion d’une transposition entre tangible et le numérique et impose la présence de DRM destiné à contrôler les accès et à entraver des usages. Le prêt numérique n’existe pas, les bibliothèques négocient des droits d’accès à des ensembles de données qui sont par nature copiables, le combat est le même qu’il y a quelques années pour la musique : les bibliothèques ne peuvent être des lieux où l’on propose des DRM alors même que le mouvement pour leur retrait est déjà en marche : plus de 100 éditeurs on ont déjà retiré tout DRM de leur offres.
  • Refus de la notion d’exemplaire numérique : un exemplaire numérique est un non-sens, c’est de l’information numérique avec de puissants DRM pour créer de la rareté dans un contexte d’abondance où le copier coller est partout présent ;
  • Refus des DRM qui sont économiquement contre-productifs et ne font qu’entraver des usages alors que le rôle des bibliothèques est de libérer et de favoriser l’appropriation des données, au service de la diffusion des savoirs et de la connaissance.
De ce point de vue la campagne de Boycott lancée contre Harper Collins qui a imposé des DRM aux bibliothèques américaines est exemplaire !
Le mouvement d’humeur est simple : ne plus acheter de livres numériques ou papier, de l’éditeur, tant que les bibliothèques seront toujours concernées par cette double décision. Et il en va de même pour toutes les filiales et maisons-filles de HarperCollins. Le boycott ne s’achèvera pas avant que l’éditeur, lui-même filiale de NewsCorp, la propriété du Rupert Murdoch, n’aura pas mis fin à une telle pratique.

La suite les jours prochains, to be continued. :-). Retrouvez la série sous le tag : livre numérique et bibliothèques

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

4 réponses

  1. Mercure dit :

    comment préciser ce chiffre de l’étude GFK : « 13% des français ont téléchargé des ebooks ou des applications de lecture » ? S’agit-il des 65 M de Français ou bien de 13% des personnes interrogées ou bien encore de 13% des personnes qui déclarent avoir une liseuse ?

    • B. Majour dit :

      Bonjour

      Retrouvez l’intégralité des résultats du baromètre Référence E-Content sur le site Internet de GfK http://www.gfkrt.com/france et sur Twitter http://www.twitter.com/gfkfrance.
      Méthodologie :

      • Taille échantillon : 1000 interviews (Chaque répondant répond à l’intégralité des questions).
      • Cible : personnes âgées de 15 à 65 ans
      • Périmètre de l’étude : France entière
      • Quotas représentatifs de la population française des internautes en fonction de :
      – âge de l’interviewé
      – sexe de l’interviewé
      – CSP du chef de famille
      – région
      • Mode de recueil : interviews on-line
      • Durée du questionnaire : 20 minutes
      • Nombre de questions: 70

      Donc 13 % de 1000 Internautes.

      Bien cordialement
      B. Majour

  1. 21 mars 2011

    […] numérique, non sur l’accès exclusif, mais sur les services associés aux contenus (voir le billet consacré par Silvère Mercier à ces questions de migration de la valeur dans l’environnement numérique, qui sont déjà […]

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