Qu’est-ce qu’un usage sur le web ?

Lu sur InternetActu un entretien qui fait partie des textes les plus pertinents que j’ai lu sur les usages du numérique.

Dans Communiquer à l’ère numérique, Julie Denouël et Fabien Granjon qui dirigent cet ouvrage collectif, font une critique assez musclée de 30 ans de sociologie des usages des technologies de l’information et de la communication (TIC).

Je vous recommande, notamment le passage suivant :

“Les phénomènes d’appropriation ne sont pas toujours habilitants”


Le courant dit de l’autonomie sociale, fondé notamment sur une lecture parfois un peu abusive des travaux de Michel de Certeau, a effectivement eu tendance à en déduire l’expression d’une liberté, d’une critique, d’une forme de résistance radicale de l’usager. Dans notre ouvrage collectif, Olivier Voirol dénonce justement cette propension à la valorisation d’un sujet usager qui serait nécessairement accompli, compétent, tacticien, explorateur et doté d’aptitudes interprétatives. Dans cette perspective, les usages des TIC, et plus encore ceux d’internet, sont alors plus facilement envisagés comme la principale cause du changement social, sans possibilité permise de les considérer comme le résultat de contraintes prescriptives à la fois inscrites dans les corps, les esprits et dans la technique. La grande idéologie qui accompagne l’avènement d’internet et des nouvelles technologies, c’est celle de l’empowerment qui nous vend la figure d’un individu libre, entrepreneur de sa propre vie, autonome, mobile et réactif. Quand on s’intéresse par exemple aux usages d’internet au sein des classes populaires, on se rend très vite compte du fait que les phénomènes d’appropriation ne sont pas toujours habilitants. Les individus et les dispositifs techniques en tant qu’ils sont appropriés par ces derniers sont, comme le dit Pierre Bourdieu, “situés en un lieu de l’espace social”.

Autrement dit, selon leur appartenance sociale, les usagers ne saisissent pas les mêmes attributs décisifs d‘internet et ils n’en définissent ni d’identiques propriétés utiles, ni les mêmes usages effectifs. Quand on s’intéresse aux pratiques en ligne des classes populaires, on se rend par exemple compte que certaines personnes peuvent développer des usages que l’on qualifierait assez facilement d’”avancés” (P2P, réseaux sociaux, etc.). Toutefois, cela ne leur permet pas fondamentalement de vivre mieux.Chez certains individus, la confrontation aux univers numériques est même assez violente et les renvoie à leurs existences heurtées et peu enviables, leurs difficultés, leurs échecs…

Les usages sont liés aux appréciations, envies, intérêts, goûts et sens pratiques de ceux qui les mobilisent. Ils sont le résultat d’un ajustement complexe entre une histoire sociale incorporée (la manière dont les usagers perçoivent leur environnement) et la mobilisation d’un dispositif technique qui est lui-même constitué d’une combinatoire de mondes sociaux et culturels. Faire usage d’internet, c’est manipuler un objet et avoir recours à des services qui demandent des compétences particulières, mais c’est aussi se confronter à des histoires, du social, du culturel, objectivés dans des logiciels, des applications, des interfaces, qui sont autant de mondes appréhendés via des schèmes qui ne permettent pas nécessairement d’en saisir l’intérêt, de leur imputer du sens, de s’y ajuster et d’en retirer d’éventuels bénéfices. De fait, en ne s’intéressant qu’aux inégalités et aux fractures dites “numériques”, ont peut continuer longtemps à cacher les inégalités sociales qui en constituent pourtant la matrice.

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Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

2 Responses

  1. InternetActu .net dit :

    Fabien Granjon donnait un très bon exemple que nous n’avons pas retenu dans l’interview. C’était celui de deux profils de jeunes femmes sur FaceBook postant à leur entourage des photos d’une séance de prise de vue un peu osée (les deux jeunes femmes se présentant comme Mannequin fétichistes !). Ce qui était intéressant c’était de voir que l’une des deux, par ses qualité rhétoriques était arrivée à mettre en valeur la séance photo et recevoir des encouragements de son entourage, simplement en évoquant la technicité de la séance photo, sa difficulté, ses conditions. L’autre n’avait pas le bagage culturel pour mettre la séance photo en perspective. Les photos étaient peut-être aussi un peu moins bonnes. Résultat : elle n’a récolté que des insultes en commentaires.

    On ne vient pas sur les réseaux sans son bagage culturel et social.

  1. 10 juillet 2011

    [...] Qu’est-ce qu’un usage sur le web ? [...]

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