Au delà de la recheche documentaire : des bouquets personnalisés pour la veille

Ce que j’avais proposé avec la carte Médiabitus était de réunir quelques conseils et outils pour construire une veille thématique, faciliter l’entrée dans une communauté d’intérêt. Voilà plusieurs mois que je teste et j’affine cette méthode lors de TD dans les formations que j’anime et le constat est le suivant : il est loin d’être simple, même pour un bibliothécaire, d’identifier efficacement des sources fiables et incontournables et populaires sur une thématique qu’il ne connait pas (alors qu’il est formé pour le faire dans le champ éditorial!). Par contre les bibliothécaires sont à chaque fois très intéressés par ce genre de TD au point que je songe même à le développer d’une manière bien plus approfondie en formation initiale.

Et même en tant qu’internaute : avez vous déjà essayé de cerner une communauté thématique ? Pas si simple !

Le web d’aujourd’hui est à la foi un web de la requête et un web du flux, qui ne facilite pas spontanément des logiques d’agrégation thématiques. Or tout le monde a des centres d’intérêt et parmi les plus beaux slogans du web de la « curation » figure celui de Pearltrees : cultivez vos d’intérêts. Il y a là quelque chose d’essentiel à travers un outil remarquable, même si la représentation cartographique ne convient pas à tout le monde. Or tout acquéreur ou chargé de collection thématique développe au quotidien des usages de veille, et c’est d’ailleurs pour moi une manière de faire comprendre que s’ils sont déjà des  veilleurs actifs, ils n’ont plus quelques pas à faire pour être de bons médiateurs. Un exemple ? Lirographe en donne un très bon à propos de la musique classique! Il suffit de rendre lisibles les sources qu’utilise tout veilleur sur son domaine!

Mais, au fond pourquoi trouve-t-on ce billet sur un blog de bibliothécaire? La problématique est plus large : ne pourrait-on pas imaginer un « service de veille » rendu à tous depuis les bibliothèques ? On répond déjà à des questions (même sur facebook) si on fournissait un service de bouquets thématiques personnalisés  ?

Cas pratique : Gertrude Michu arrive dans (ou contacte) la bibliothèque, elle s’intéresse au tricot mais avoue être un peu perdue en ligne. Son bibliothécaire lui propose un rendez-vous sur place et compose dans l’intervalle qui le sépare de ce rendez-vous un bouquet thématique personnalisé sur les 10 blogs et/ou sites incontournables sur le sujet accompagné des 5 profils facebook ou twitter à suivre dans un outil de veille présélectionné. Il faut en effet prendre dans ce genre de démarche la forte tendance à la « cerclonomie » c’est à dire que les sources ne sont plus seulement des sites mais bien des propulseurs, des veilleurs. Initier une veille, c’est donc aussi collecter les veilleurs sur un thème, les suivre sur les médias sociaux…

Le rendez-vous est ensuite consacré à une présentation des sources et une mini-formation à la veille expliquant à Gertrude comment à partir de cette base, elle peut enrichir son expérience du tricot en ligne. Attention il me semble important que l’aspect « expérience du web » clé-en-main soit premier par rapport à l’aspect « formation à la veille ». Pourquoi ? parce que tout le monde n’a pas vocation à être un veilleur et il y aurait fort à parier que les bibliothécaires soient pris du tropisme de l’autonomie de l’usager, tout particulièrement dans les bibliothèques publiques. Rappelons nous la phrase de Roy Tennant  : « seuls les bibliothécaires aiment chercher, tous les autres aiment trouver » ! Cela peut pourtant être différent dans un milieu académique dans lequel tout étudiant et/ou futur chercheur doit être un bon veilleur.

Voilà qui pourrait constituer un service « premium » de type : Cultivez vos centres d’intérêt : empruntez un bibliothécaire! Bien entendu le tricot peut être remplacé par la physique des particules ou la musique médiévale en fonction des demandes… Je n’ignore bien sûr pas que ces services d' »emprunt de compétences » existent déjà, on en parlait avec Bertrand Calenge en 2009, par exemple dans ce billet, mais ce que je propose ici en est une déclinaison particulière.

Il faudrait affiner les conditions du service et réfléchir comment le développer à distance, par l’usage d’outils de mise en forme de bouquets (Pearltrees, carte heuristiques, storify, etc.). C’est il me semble une manière de répondre à un enjeu fort dans un web où il est de mieux en mieux démontré que les réseaux sociaux instaurent une certaine homophilie, c’est-à-dire que les liens forts, notre cercle établi, dominent au détriment des liens faibles capable de provoquer des sérendipités proposant de nouveaux horizons d’attentes. Google lui-même à une tendance croissante à personnaliser à outrance les résultats de recherche. A cela s’ajoute l’enjeu de contribuer à la diffusion d’une culture de l’information appliquée aux centres d’intérêts des gens.

C’est Olivier Ertzscheid qui décrit le mieux les enjeux de cette nouvelle forme d’infobésité contre laquelle il s’agit de contribuer (modestement) à lutter :

Nouvelle(s) infobésité(s) ou échec du filtrage ? Telle est l’une des questions soulevées par Clay Shirky dans l’une de ses interventions (« Information overload versus filter failure » / Sept. 2008). S’inscrire à ces outils du web contributif implique, pour pouvoir profiter à plein de leur potentiel de « recommandation », de sérendipité, s’inscrire à ces outils disais-je, implique – sous peine de s’effondrer sous le poids d’une infobésité galopante – de gérer très précautionneusement le potentiel de surgissement des mêmes outils, à savoir :

  • isoler, en amont, les prescripteurs, les « ‘autorités », le « collège invisible » auxquels ou pourra accorder une confiance sinon aveugle, du moins sans grand risque de voir celle-ci déçue.
  • et/ou jouer sur les fonctionnalités de « liste » et autres dispositifs de filtrage interne dont ils disposent (mais cela est nettement moins efficace que le point précédent)
  • s’appuyer sur les filtres que d’autres ont déjà mis en place sur des thématiques ou des centres d’intérêt proches des miens (= suivre les personnes suivies par ceux qui je suis moi-même)
  • bref … réapprendre à faire avec Twitter et les réseaux sociaux ce que l’on avait mis quelques années à apprendre à faire avec les blogs.

L’infobésité n’a pas changé de nature ni d’amplitude, elle a simplement contaminé de nouveaux outils, emprunté de nouveaux vecteurs

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Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

10 Responses

  1. Très bon billet qui évoque bien nos problématiques de veilleurs.

    Je fais toutefois personnellement un distinguo entre prescripteurs et autorité. Pour moi les prescripteurs sont des gens influents mais pas forcément légitimes sur leur thématique de prédilection. Leur popularité n’est pas toujours (ou pas complètement) liée à leur degré de compétence. Un très bon billet de Camille ALLOING qui explique bien ce à quoi je fais référence (http://caddereputation.over-blog.com/article-de-l-expertise-a-la-legitimite-2-0-54202942.html)

    Par ailleurs, quand on veut avoir des informations sur le tricot, il est complètement ridicule d’aller solliciter un bibliothécaire. Tout le monde sait qu’il suffit de demander de l’aide à la femme d’Olivier LE DEUFF ! (http://www.guidedesegares.info/2010/04/02/la-droguerie%E2%80%A6ou-le-modele-proprietaire-dans-les-loisirs-creatifs/)

    • Anonyme dit :

      Oui c’est tout l’art d’un tel service de savoir sensibiliser à la différence entre popularité et autorité, merci c’est tout à fait vrai!

  2. Didier Desmottes dit :

    Bonjour

    Je rappelle que Madame Michu est une usager de la médiathèque d’Alès…

  3. J’apprécie beaucoup l’idée d’un rendez-vous personnalisé avec un bibliothécaire qui propose des « bouquets ».

  4. Camille A dit :

     Bon billet dont je ne peux que confirmer l’approche (et on en a déjà discuté ;-)).

    Mes recherches portent actuellement sur cette thématique, mais appliquée à la réputation en ligne et en entreprise. J’ai récemment mis au point une méthodologie permettant d’identifier pour un sujet donné les principaux « filtres humains » (agents-facilitateurs pour ma part) afin de permettre à mes commanditaires de mieux s’approprier la « vision » des internautes sur ce sujet (et donc diffuser ensuite des discours cohérents, donc potentiellement bons pour leur réputation).

    Seulement, dans la pratique, il y a quelques contraintes à prendre en compte :

    – pour que l’information soit acceptée, que le dispositif attire, j’ai effectué un (long) travail d’entretiens avec le public de la veille pour bien comprendre quelles étaient leurs réelles attentes en matière d’informations (afin de mixer homophilie => informations que l’on accepte, et liens faibles => informations qui créées la rupture)

    – la détection de ces agents-facilitateurs prend du temps, et surtout demande ensuite un travail de filtrage (tout n’est pas bon à prendre) et d’affinement assez conséquent en fonction des thématiques

    – le filtrage humain amène une forme de redocumentarisation motivée par la prescription de contenus, et dont on peut parfois se questionner sur la pertinence en matière de restitution/diffusion pour des personnes n’étant pas au fait des codes propres à une communauté d’intérêt.

    Bref, un travail conséquent en matière de préparation et de management ensuite… Mais pas impossible, au contraire (sinon je peux arrêter ma thèse :-))

    Une question plus générale qui me vient alors : peut-on faire de la veille citoyenne, dont l’objectif n’est pas la prise de décision mais juste l’enrichissement de ses connaissances, en employant les mêmes méthodes que la veille d’entreprise ?

    (Désolé pour ce long commentaire)!

    @twitter-53002929:disqus Merci pour la citation :-)

    • Anonyme dit :

      Sur le premier point, oui ça prend du temps et ce n’est pas simple… nous manquons encore de principes, d’outils de repérages efficaces et pas seulement algorythmiques.

      La redocumentarisation orientée utilisateurs que tu évoques est bien un travail de médiation (dispositif éditorial dans mon jargon) tout à fait essentiel, c’est totalement assimilable à la constitution d’une sélection de livres dans une bibliothèques, on cible un besoin documentaire et hop on propose des titres! Ici on le fait dans le web, avec d’autres d’autres moyens, mais le principe est le même. être un bon médiateur suppose de faciliter l’entrée dans une communauté d’intérêt donc de savoir la cerner de l’extérieur sans être prisonnier de ses codes, mais en les rendant lisibles…

      La question que tu poses à propos de la veille citoyenne est très bonne, les plateformes-outils commencent à émerger, mais sont bien souvent hors budget pour les bibliothèques et les offres sont packagées pour les entreprises. En dehors il n’y a quasi aucun livre, aucune méthode et aucune approche organisée sur le sujet qui soient vraiment orientés veille citoyenne. Le seul domaine ou des choses sont publiées en ce sens c’est l’Education Nationale vi les TICE mais ça reste bien souvent trop orienté vers la communauté pédagogique….

      Merci j’aime bien les longs commentaires !

  5. Clement Lise dit :

    Merci Sylvere pour ce boulot formidable que vous faites ! je suis avec beaucoup d’intérêt vos commentaires et analyses!

  6. Clement Lise dit :

    Merci Sylvere pour ce boulot formidable que vous faites ! je suis avec beaucoup d’intérêt vos commentaires et analyses!

  1. 5 novembre 2012

    [...] pourrait par exemple imaginer proposer des bouquets thématiques… Pourquoi ne pas par exemple proposer des sélections commentées de podcasts de Radio-France [...]

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