Note de lecture : Lire dans un monde numérique, coordonné par Claire Bélisle

J’ai été sollicité pour écrire une critique de ce livre coordonné par Claire Belisle, édité par l’Enssib en avril 2011, pour la revue l’Observatoire des Politiques Culturelles, la voici donc, et je vous recommande la lecture du numéro 39 (pas encore indiquée sur leur site, étrangement) de cette revue qui fait le point sur les Politiques culturelles avant la présidentielle. Bonne lecture (numérique) !

Que devient la lecture dans un monde d’écrans? Claire Bélisle livre une clé dès l’introduction de cet ouvrage collectif qui est une substantielle mise à jour du même titre datant de 2004. La lecture littéraire, à laquelle se consacre ce livre, s’est dissoute au 20e siècle. Selon Petrucci (2001) : “La situation actuelle semble donc présenter des symptômes de dissolution marquée de l’ordre de la lecture propre à la culture écrite occidentale, qu’il s’agisse du répertoire des textes, de leur usage, de leur conservation.” La figure dominante sera-t-elle celle du “lecteur anarchique”?  Le terme est significatif, la question est ouverte. Pour y répondre, il faut d’abord comprendre que la lecture ne se transforme pas seulement en fonction d’innovations technologiques, mais dans le contexte d’une société de la connaissance issue du développement du secteur tertiaire à la fin des années soixante-dix. Claire Bélisle énumère neuf savoir-faire cognitifs au fondement des activités intellectuelles (trouver, sélectionner, condenser, comparer, etc.). Bon nombre d’entre elles sont déjà en grande partie exécutées par des machines, la lecture est devenue industrielle, selon l’expression d’Alain Giffard.

Car lire est une opération complexe nourrie de représentations. Ce qui se passe aujourd’hui, selon Eliana Rosado c’est “un sentiment d’étrangeté par rapport au modèle de lecture interiorisé”. Les discours déplorant le recul de la lecture chez les jeunes, doivent être confrontés au fait que les adolescents n’ont jamais autant lu… sur écran. Selon Christian Vanderlope, une nouvelle forme de lecture a émergé, la lecture Ergative (du grec ergon, travail), orientée vers l’action : quand je lis, je recommande, je partage, j’annote. L’expérience de lecture laisse des traces numériques pouvant donner lieu à une forme de lecture sociale comme en témoignent les popular highlights que propose Amazon, rendant lisible les passages surlignés par d’autres lecteurs dans un même ouvrage sur support numérique.

Expérience sociale, lecture anarchique, c’est bien le rapport au temps qui est en jeu et qui polarise le débat entre ceux pour qui la lecture est associée pour toujours a un temps long et solitaire et ceux pour qui la lecture est l’instrument d’une navigation active. Au coeur de ces enjeux figure la question de l’attention : lire vite et pratiquer l’hypertexte à haute dose rend-il stupide? Poser la question en ces termes, c’est méconnaître que l’attention est une aptitude qui s’apprend, au sein d’un monde dans lequel nous sommes toujours en surcharge informationnelle. Exister, c’est sélectionner des informations, et il n’y a, comme le rappelle Claire Bélisle dans l’excellent chapitre 3, aucune raison lier tout particulièrement la question de l’attention à la lecture savante. C’est un fait, les lecteurs d’aujourd’hui ont besoin de plus de stimulations pour maintenir leur concentration. Pour autant, l’hypertexte, selon Raja Fenniche,  peut se rapprocher d’une forme ”d’intelligence divergente”, faculté qui consiste à détacher son attention du problème posé et à reconsidérer autrement la question en imaginant de nouvelles associations entre les phénomènes”. Ce qui est nouveau c’est un rapport accéléré au temps et le besoin constant d’interactions stimulantes, injustement rabaissées au rang d’une frénésie multi-tâches inquiétante, voire pathologique. Il faut l’affirmer : le plaisir de lire a lui-même évolué, pour être aussi un plaisir du réseau, de la communauté, de l’échange de liens, qui passe par un écrit “oralisé” (E. Glissant).

Le chapitre 5 propose un survol des “nouveaux environnements de la lecture” qui aura le mérite de rappeler quelques éléments à de nouveaux venus dans ce contexte sans constituer l’intérêt majeur de l’ouvrage. De même, les chapitres 6 et 7 s’intéressent à la littérature numérique et à la lecture immersive d’un point de vue théorique qui contraste avec les premiers chapitres. Philippe Bootz livre néanmoins quelques repères fort utiles pour se repérer dans ce qu’il est difficile de continuer à appeler littérature tant il s’agit de dispositifs médiatiques complexes. On regrettera d’ailleurs que le livre ne laisse pas une plus large place à l’analyse d’autres formes de lectures que celle du texte, notamment la lecture des images, tant il est vrai que les discours induisent des hiérarchies que le numérique interroge profondément.

Se gardant bien de trancher un débat complexe pour lequel nous manquons de recul, la conclusion propose un dépassement bienvenu de la dichotomie lecture/écriture vers une littératie comme bouquet de compétences visant à construire ses propres connaissances.

 

 

 

 

 

 

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

3 réponses

  1. Théo dit :

    Bonjour c’est un peu tard mais merci pour cette note de lecture qui donne un apperçu intéressant de l’ouvrage. En revanche, ne s’agirait il pas de Christiant Vandendorpe et pas Vanderlope ?

  1. 6 août 2013

    […] Sinon, il y a aussi l’autre methode : prendre des notes, feuilleter, retourner le livre dans tous les sens : la lecture ergative […]

  2. 7 janvier 2014

    […] Lire dans un monde numérique, sous la direction de Claire Bélisle […]

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