De la mort d’Acta à l’appel pour un Réseau des biens communs

C’est rare ce qui vient de se passer, c’est extrêmement rare et précieux ! Acta le traité scélérat qui voulait internationaliser la censure a été massivement rejeté par le parlement européen ! C’est une grande victoire démocratique après 4 ans de lutte des activistes de la Quadrature du Net de toutes les organisations qui ont contribué à informer les citoyens ! Une telle victoire est de nature à figurer dans les annales des luttes citoyennes (gagnées quasiment sans soutien de partis politiques hexagonaux). J’y vois une victoire de la même ampleur que le renoncement à l’Accord multilatéral sur l’investissement en 1997. .

Parmi ceux qui ont contré Acta, l’IABD s’est positionnée à plusieurs reprises contre ce texte. Il faut se rendre compte d’une chose. A travers de telles prises de positions anti-Acta, nous construisons quelque chose d’essentiel : une image des bibliothèques qui peut converger avec des mouvements de la société civile issu non pas du petit cénacle parisien de la culture, mais du grand monde numérique. Pour le cerner, il n’y a qu’à regarder la liste des signataires du dernier appel avant la chute d’Acta…

Un exemple concret de cette image sociale des bibliothèques ? Lionel Maurel a déjà signalé la parution de « Jour de vote » un extraordinaire webdocumentaire propose rien de moins que d’apprendre le fonctionnement de l’Assemblée Nationale à travers un projet de loi fictif qui concerne de près les Bibliothèques. Je vous laisse découvrir comment, c’est archi-recommandé, pédagogique, plaisant, bref une perle !

Même si je fais partie de ceux qui sont exigeants quant à l’action d’une IABD qui manque souvent d’audace, je pense que nous pouvons dire que les bibliothécaires ont été partie prenante de ce combat contre Acta. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Je l’ignore à la lumière des difficultés que nous avons à faire comprendre l’importance capitale de grandes ambitions pour l’IABD

Le temps est aux décloisonnements, à l’ouverture, à l’élargissement de nos problématiques.  Se rendre compte une bonne fois pour toute de la différence de degré (je dis bien de degré pas de gravité) qu’il y a entre la dénonciation des censures de livres dans les bibliothèques des éphémères collectivités frontistes des années 90 et la censure à grande échelle que représentait Acta et les menaces actives sur la neutralité de l’Internet mondial en 2012… Se rendre compte aussi de la vaste farce de la « chaîne du livre » fiction commode et paralysante complètement décalée avec la réalité des enjeux.

Pour bien comprendre, ne pas manquer le dernier numéro de la revue le Débat sur le livre numérique (mise en abîme : à voir le calamiteux site de la revue, on comprend la stratégie de Gallimard de vendre les contenus dans Cairn). Vous y trouverez un Robert Darnton flamboyant, artisan de l’utopie pragmatique de la Digital Public Library of America, ouverture prévue avril 2013. Rien de moins que l’intégralité du domaine public en libre accès sur Internet et l’ambition de franchir la barre juridique de 1923 imposée par le copyright en laissant au marché une légitime barrière mobile de quelques années… Faute de gestion collective que les sénateurs viennent pourtant de voter au pays de Beaumarchais, ce sera possible par la négociation. Darnton introduit la présentation de son projet par une très belle image :

Dans une célèbre lettre de 1813, Thomas Jefferson comparait la propagation des idées a la manière dont on allume une chandelle à une autre: « Qui reçoit une idée de moi, reçoit lui-même une instruction sans amoindrir la mienne; de même que celui qui éclaire sa chandelle à la mienne reçoit de la lumière sans me plonger dans obscurité. » Sans doute l’idéal de la diffusion des Lumières du 18e siècle nous paraît-il archaïque aujourd’hui, mais il peut acquérir un lustre du xxe siècle si on l’associe avec Intemet, qui transmet des messages à un coût voisin de zéro. Et si l’enthousiasme pour Intemet semble d’un idéalisme suspect, on peut étendre la chaîne d’associations à un concept clé de l’économie moderne: celui pour, un réseau routier efficace, l’évacuation hygiénique des eaux usées et une scolarisation adéquate bénéficient à l’ensemble des citoyens, sans que le bénéfice des uns ne diminue celm des autres. Les biens publics ne sont pas des actifs dans un jeu à somme nulle.

Dans ce numéro, il dialogue avec l’actuel et l’ex-président de la Bnf, le premier doutant (sans bien connaître le contexte que lui rappelle Darnton) de l’ambition financière du projet et le second en plein exercice d’auto-satisfaction de ses propres prises de positions passées… Tous deux manquent l’essentiel. Ils ne voient pas l’erreur historique qu’aura été l’absence de mobilisation générale de notre Bibliothèque Nationale pour un accès public et libre aux œuvres orphelines. A un moment donné, la stratégie d’un établissement s’oppose aux intérêts de l’ensemble des politiques publiques dont il est censé être le navire amiral…  Quelle occasion manquée de devoir se soumettre au diktat des éditeurs et de sécuriser les accès ! Quelle soumission aveugle au sacro-saint secteur privé ! Rappelons que l’argument massue, l’argument économique, ne tient pas une seconde puisque les éditeurs eux-mêmes via le SNE nous avaient fait part d’une étude démontrant la très faible rentabilité du marché des indisponibles… Ce sont bien les bibliothèques comme bras (dés)armé de l’accès pour tous à l’information qui sont entravées par les chaînes économiques du livre ! De là à penser que la Bnf vient de rééditer l’erreur historique de 1989-1990 quand quelques esprits éclairés (Gattégno, Giffard, Stiegler, etc.) avaient recommandé de numériser en mode texte et non en mode image…. il n’y a qu’un pas !

Bref, l’espoir vient des convergences avec d’autres acteurs et je suis très fier de participer au groupe noyau de cet appel pour la constitution d’un réseau francophone autour des biens communs ! En voilà des perspectives !

Allez sur ce je laisse à ceux qui voudront y consacrer un peu de leur précieux temps de cerveau le loisir de méditer tout ça et je vous souhaite un été enrichissant. 🙂

(Retour de Bibliobsession à la rentrée, ou peut-être avant, qui sait!)

 

 

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

2 réponses

  1. Oliburuzainak dit :

    Chez nous, ça a été la fête hier après-midi (dans les esprits, pas de bouteilles de  mousseux au frigo) !!! L’euphorie de la victoire encore prégnante, ça va être dur de se projeter dans la construction, maintenant…

  1. 24 mars 2013

    […] jouer un rôle central dans cette affaire n’en est que plus choquant. Silvère Mercier écrivait ceci sur son blog il y a quelques mois, qui reste cruellement d’actualité […]

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