Internet est un espace réel

J’aime beaucoup cette idée d’internet comme un lieu réticulaire à distinguer du lieu territorial, exprimée par Boris Beaude, d’après Leibniz :

l’espace ne serait pas une chose (qui devrait d’ailleurs être située), mais l’ordonnancement des choses

L’espace, ce n’est que l’ordre des choses, leurs relations et leur agencement. Internet est un espace en ce sens, le plus fort, le plus puissant, celui qui conditionne notre expérience du Monde, notre capacité à agir. C’est en relation avec ce qui nous entoure que nous existons, que nous nous projetons et que nous vivons. Internet est en cela l’un des plus puissants espaces qui organisent le monde contemporain. Il rend plus difficile la lecture de l’espace, car il crée des relations invisibles entre des réalités parfois très éloignées les unes des autres. Mais ces relations sont bien réelles et effectives. Nous les devons à notre maîtrise accrue de la lumière et de l’électricité, canalisées et manipulées à notre profit pour étendre nos sens et notre perception.

Ces vingt dernières années, des problématiques singulières ne cessent d’émerger à mesure qu’Internet se développe. L’anonymat, la propriété intellectuelle, l’expertise, la sécurité, la vie privée et la responsabilité sont largement renouvelés par ce réagencement spatial et ces nouvelles modalités de l’interaction sociale. Parce qu’il engage les individus, mais pas leur corps, parce qu’il permet de transmettre des biens sans en perdre l’usage, parce qu’il permet de coproduire des idées à l’échelle de la planète pour un coût de communication négligeable, parce qu’il est faillible, parce qu’il expose et qu’il laisse des traces d’une extrême précision, Internet questionne la société, parfois en profondeur, tout en posant des défis inédits. Changer l’espace, c’est toucher à ce que le social a de plus intime : la relation. Changer l’espace, c’est changer la société. 

Retrouvez de larges extraits sous creative commons sur le site de l’auteur. Encore un ouvrage passionnant chez FYP Editions, quel talent cet éditeur! N’hésitez pas à écouter l’auteur présenter les thèses de son livre dans l’excellente émission d’été de Thomas Baumgartner : Antibuzz

Voilà qui résonne avec les propos de Dana Boyd cités par Olivier Ertzscheid :

Pour reprendre une notion empruntée à l’analyse de Danah Boyd des réseaux sociaux (« commuter towns » et « white flights », pour plus d’explications, voir ce billet), Twitter est pour l’instant une « commuter place » qui se pose en alternative aux « commuter towns ». Pour Danah Boyd, les commuter towns désignent « des endroits plus résidentiels et fortement connectés en termes de transports urbains » dans lesquels la sociologie a montré que les population blanches migrent progressivement (« white flights ») pour fuir les populations immigrées d’autres communautés urbaines ». Danah Boyd reprend cette notion pour proposer une sociologie des réseaux sociaux comme autant de « commuter towns ». Facebook, Google+, LinkedIn, Viadeo et les autres sont des « villes d’échange » constituées : avec leur économie, leurs centres névralgiques, leurs lieux incontournables, leurs règles sociales édictées, leur plan de circulation, leurs avenues et leurs impasses. Ils sont des villes déjà architecturées.

A l’inverse, Twitter à l’heure actuelle peut être vu non comme une ville mais comme un simple « endroit » d’échange, un simple « lieu de transfert » ; il n’est pas peuplé de résidents mais d’habitués ; il n’est pas habité mais fréquenté ; on n’y habite pas, on s’y retrouve. Twitter est la part d’urbanité manquante des grandes mégalopoles du web.

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Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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