Les bibliothécaires, médiateurs dans l’océan du web

Les années 90 ont vu la consécration de la notion de collection à travers celle de politique documentaire. J’ai fait partie de ce « mouvement » (j’étais même dans feu le groupe poldoc) et je me suis beaucoup intéressé aux questions de politiques documentaire.

Je l’écrivais il y a plus de 2 ans : trop souvent dans les bibliothèques les politiques documentaires ont été tirées vers une gestion des collections intelligente/réfléchie (dans le meilleur des cas hein, au pire une conception purement techniciste à base de taux de rotation ou d’une charte documentaire imposée par la direction) sans véritablement prendre en compte concrètement la médiation de ces collections. C’est d’ailleurs pourquoi de ce point de vue global, il faut souvent plaider en formation pour la notion de “Projet de service” au lieu de “politique documentaire”, ou pire, de “politique d’acquisition”.

Par exemple, dans le livre “Conduire une politique documentaire” de Bertrand Calenge ne figure pas de partie consacrée à l’accueil, ne serait-ce que sous l’angle des procédures. Le lecteur n’y trouvera point de réponse à la question : comment harmoniser au sein d’une équipe les modalités de l’accueil et du renseignement des publics via des outils ou des procédures formalisées, de manière conjointe à l’organisation  de la gestion des collections ? 

A l’inverse, je me suis souvent étonné de voir dans les ouvrages consacrés à l’accueil des publics (comme celui-ci de Marielle de Miribel)  un lien quasi-inexistant avec la gestion de ce sur quoi va porter le renseignement : les contenus proposées par les bibliothèques (ne serait-ce là encore que par des outils). Bien peu nombreuses sont les bibliothèques qui constituent des bases de données facilitant la diffusion de connaissances en interne (question récurrentes, etc.) destinées à une meilleure qualité de renseignement des usagers.

Accueil d’un côté, contenus de l’autre. Tout est histoire d’interfaces. Les années 2010 sont celles des retrouvailles à l’aune de la notion de médiation numérique entendue comme :

une démarche visant à mettre en œuvre des dispositifs de flux, des dispositifs passerelles et des dispositifs ponctuels pour favoriser l’accès organisé ou fortuit, l’appropriation et la dissémination de contenus à des fins de diffusion des savoirs et des savoir-faire.

Pour des précisions sur les différents dispositifs, cliquez ici, et pour avoir un aperçu du support pour les formations que je propose, cliquez là.

Contenus, publics, médiation, le triptyque est toujours le même. Or, Bertrand Calenge déplore dans un récent billet que la profusion du web empêche toute sélection. Lisez plutôt :

Alors, sans cautionner les attendus obstinés de quelques éditeurs assis sur un modèle qu’ils ne savent pas faire évoluer, je voudrais ici souligner que le système bibliothécaire ne permet pas aujourd’hui d’opérer une véritable action médiatrice en dehors de ce système de validation préalable que représente l’édition. Je pourrais même oser l’hypothèse que si le bibliothécaire d’il y a 30 ans pouvait se hasarder à balayer timidement les sentiers non labellisés par un éditeur, il est aujourd’hui paralysé par la prolifération du web dès qu’il se hasarde à vouloir proposer une offre cohérente et réfléchie à ses publics…

On me répondra à juste titre que la fonction du bibliothécaire évolue – et je suis le premier à le proclamer – : autrefois il devait opérer une sélection dans la production précédemment filtrée par l’entreprise éditoriale, aujourd’hui il doit devenir médiateur d’un public égaré devant la profusion numérique. Le combat est passé de la collection aux publics, mais comment malgré tout proposer une offre cohérente dans ce magma : car nos publics nous réclament la nécessité d’une médiation active vers une offre, si, si !

Paralysé ? Mais il l’était tout autant avant le web le bibliothécaire d’une petite et même moyenne bibliothèque devant les choix cornéliens pour construire sa sélection « réfléchie » ! On sent dans ces propos comme un regret du monde clos et pré-filtré de l’offre éditoriale… Aux éditeurs le vrai pré-filtre noble, celui qui construit des Auteurs. Aux bibliothécaires le choix confortable dans ce vaste « trésor » rassurant dont les pépites sont plus ou moins précieuses, mais seront toujours bien plus valables que celles de l’océan du web ! Il poursuit :

Il lui faut aussi construire une offre sélective – dût sa forme être celle d’une interface -, qui ne soit pas seulement guidée par les appétences des bibliothécaires. Contrairement à la vulgate des ‘geeks’ (pour lesquels abondance et profusion sont synonymes de valeur ajoutée parce qu’évidemment transgressive ) , le citoyen lambda aime bien se voir proposer une offre singulière et réfléchie. Ou du moins il attend de ‘sa’ bibliothèque – payée avec ‘ses’ impôts – une réponse qui soit raisonnée à l’aune de la collectivité sinon de ses seuls désirs personnels.

Qu’on permette de poser la question : pour qui l » »offre imprimée « singulière et réfléchie » a-t-elle jamais été perceptible dans une bibliothèque ? Réponse : pour le bibliothécaire qui a constitué son fonds, c’est le seul qui en a une vision globale (et encore). Pour le « citoyen lambda », la perception est forcément partielle, elle n’a jamais été globale. Je soutiens donc que si perception d’une « offre singulière et réfléchie » il y a, celle-ci n’est toujours passée QUE par des dispositifs de médiation thématique, c’est-à-dire le rayonnage, la bibliographie thématique, la bonne vieille table de présentation et bien entendu le bibliothécaire ! Pourquoi en serait-il différent sur le web? Si la notion de collection encyclopédique est le socle d’un discours et de pratique professionnelles, elle n’a toujours été qu’une pure fiction pour les usagers. Si on accepte ça, pourquoi donc d’autres principes de sélection pour le bibliothécaire que ceux d’une politique documentaire équilibrée s’appliqueraient-il à une opération qui est fondamentalement de même nature sur le web que dans l’offre imprimée : SÉLECTIONNER ? Je ne vois pas. Si sélection sur le web il y a, aucune raison faire un procès d’intention, on sélectionne de manière « équilibrée et réfléchie » par rapport à des objectifs à définir, sur le web comme ailleurs ! Dans le domaine numérique, les procédures et les livrables sont fondamentalement différents, mais au fond il s’agit de la même opération de sélection-éditorialisation ! Plus j’y pense et moins je vois pourquoi l’encyclopédisme ne devrait plus servir de ligne d’horizon pour l’équipe d’un établissement généraliste…

D’autre part, Bertrand Calenge pointe le web comme « un gigantesque fourre-tout ». Il tend donc à répondre positivement à cette question : les bibliothécaires sont-il les médiateurs exclusifs du monde marchand ? Le mythe fondateur du bibliothécaire dénicheur ou découvreur d’éditeurs ou de talents improbables est-il réservé aux objets tangibles de l’offre commerciale ? En 2012, ce rôle peut-il se résumer à celui de passeur autorisé par l’édition officielle à faire exister des objets sélectionnés dans une offre commerciale ? Est-on capable de prolonger ce rôle dans l’espace ouvert du web, celui des amateurs au sens noble du terme ? Est-on capable de faire connaître des biens communs de la connaissance, des pépites sous licences libres comme on a « valorisé » l’édition commerciale de qualité ? La focalisation exclusive d’une partie de la profession sur les ressources numériques payantes indique une profonde tendance à légitimer des contenus par l’existence commerciale, alors même que les obstacles d’accès en rendent toute médiation problématique…

Tout l’enjeu des démarches de médiations numériques est de construire les bons dispositifs en phase avec les modes d’accès à l’information d’aujourd’hui. Il s’agit de construire des dispositifs qui vont rendre lisibles des sélections et les articuler aux circuits qui font le quotidien de la constitution et de la « valorisation » des fonds imprimés d’une bibliothèque. Numérique ou pas, nous n’avons jamais été les seuls à sélectionner, tout au plus étions nous plus visible que le continent des amateurs dont le web a démultiplié la force. Encore faut-il comprendre que ce qu’il s’agit désormais de rendre lisible c’est non seulement des contenus, mais aussi (surtout?) les acteurs des communautés d’intérêt qui les construisent. Compliqué ? Pas tant que ça ! Je propose toujours dans mes formations un TD qui vise à faire identifier à des bibliothécaires une communauté d’intérêt sur un thème. Accompagnés, ils s’en sortent très bien et comprennent très vite la logique entre la constitution d’une veille thématique (une sélection de flux pour entrer dans les flux) et les dispositifs de médiations que ce socle rend possible.

Je suis convaincu, avec d’autres, qu’il y a un enjeu essentiel non pas à constituer des stocks de contenus numériques sélectionnés, mais bien à s’insérer dans les flux, non pas pour « faire moderne » comme Bertrand Calenge le souligne dans cet article du bbf mais parce que c’est un mode d’accès à l’information dominant. Proposons des dispositifs qui donnent des repères dans un web où il est toujours extrêmement difficile de s’orienter sans accorder sa confiance à des tiers. Soyons donc des tiers de confiance qui permettent d’en identifier d’autres, sur place et à distance.

Un très bel exemple est cité en commentaire du billet de Bertrand Calenge. Sur la musique libre, Ziklibrenbib fait un travail remarquable avec des accès aux mp3 en intégralité, ils proposent d’ailleurs des pages très bien faites pour expliquer leur démarche

Qu’attendons nous pour faire pareil en littérature ? Qu’attendons-nous pour en finir avec l’assimilation de TOUS les amateurs au pire de l’édition à compte d’auteur ou à l’épanchement pathétique ? Et en art ? En sciences ? etc. Des pépites, il y en a, encore faut-il savoir les trouver, les sélectionner, les mettre en forme et gagner par là même la confiance de ceux pour qui nous travaillons…

Au fait, bonne rentrée !

 

 

 

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