Dépasser la querelle des anciens et des modernes

briser chainesPeut-être avez vous eu l’occasion de croiser le collectif Livre de Papier lors du Salon du Livre 2011. Ils avaient diffusé une publication qui avait interpellé certain d’entre nous.

Il s’agissait de dénoncer pèle-mêle le « livre de papier » donné en pâture aux multinationales, les « bornes automatiques visant à remplacer les bibliothécaires » et plus largement la dématérialisation dans un grand fourre-tout aux accents explicitement technophobes et anti-capitalistes.

Quelques temps plus tard, est paru l’appel des 451, sur le même registre avec un point de départ qui est un rejet de la technique et de ses dérives.

(…) nous ne pouvons nous résoudre à réduire le livre et son contenu à un flux d’informations numériques et cliquables ad nauseam ; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique. Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu’il reste entouré d’humains. Nous rejetons clairement le modèle de société que l’on nous propose, quelque part entre l’écran et la grande surface, avec ses bip-bip, ses néons, et ses écouteurs grésillants, et qui tend à conquérir toutes les professions. Car en pensant à l’actualité des métiers du livre, nous pensons également à tous ceux qui vivent des situations trop similaires pour être anecdotiques : les médecins segmentent leurs actes pour mieux comptabiliser, les travailleurs sociaux s’épuisent
à remplir des grilles d’évaluation, les charpentiers ne peuvent plus planter un clou qui ne soit ordonné par ordinateur, les bergers sont sommés d’équiper leurs brebis de puces électroniques, les mécaniciens obéissent à leur valise informatique, et le cartable électronique dans les collèges, c’est pour tout à l’heure.

Autant le dire de suite : il y a autant d’excès dans ces critiques qui assimilent toute technique à une aliénation que dans celles des technophiles béats.

Excessif aussi le procès en ringardise qui s’est déployé sur twitter après la publication de cet appel. J’avoue, j’y ai participé parce que je ne partage pas le rejet de la technique sous toutes ses formes exprimé ici. J’y ai participé surement aussi parce que 140 caractères incitent à un « écrit oralisé », rapide et cinglant.

Pour autant si 545 professionnels des métiers du livre se sont reconnus dans cet appel, c’est bien qu’il doit porter quelque chose. Je n’entrerai pas ici dans des considération professionnelles ou économique sur l’avenir de la chaîne du livre, je le ferai plus tard. J’aimerai ici me concentrer sur les discours. Ce collectif a publié quelques temps après un texte qui s’intitule « la querelle des anciens et des modernes » et qui a été beaucoup moins commenté. Il est pourtant est très intéressant et plus subtil que ce qu’avait laissé pensé l’appel. Extrait :

Ainsi internet est-il devenu une forme d’organisation sociale plutôt qu’un simple outil; c’est-à-dire une manière d’être au monde et d’être avec les autres. Structurellement, ce n’est donc pas un espace de liberté à l’extérieur de notre société, mais une de ses dimensions instituée, avec, à l’intérieur d’elle-même quelques rares zones où l’on peut se sentir plus à l’aise, moins épié, moins contraint que dans d’autres. Car il n’est pas forcément utile de rappeler à quel point cet espace de communication est déjà saturé de contrôle et de surveillance, d’orientations publicitaires ou d’incitations éthiques, d’injonctions comportementales ou de formatage des désirs.

Intéressant de noter que quelqu’un comme Olivier Ertzscheid, Enseignant-chercheur et spécialiste éclairé de la stratégie des plus grands acteurs du web exprime un diagnostic très proche :

La quête ultime des Google, Facebook et consorts est de rendre évidente la calculabilité du monde, des documents et des interactions sociales.
« Évident », dont le premier sens est « Qui se manifeste sans peine aux sens, et notamment à la vue; net, saillant. » (source) Saillant comme les arêtes du graphe parcouru par les algorithmes qui nous le rendent navigable.

« Évident », dont le second sens est « Qui entraîne immédiatement l’accord, l’assentiment de l’esprit par sa vérité manifeste. »(source) Cet accord recherché qui est le nôtre, sans lequel rien n’est possible. L’optique de l’opt-out.

Ce qui est « évident » ou ce qui est « clair, manifeste, évident ». Ce qui est composé de la particule ex et de videre « voir ». Ex-traire des donnés pour les données à voir, pour les donner à voir. Ne manquait plus que les lunettes adaptées. C’est désormais chose faite.

Mais cette évidence algorithmique et computationnelle du monde ne doit en aucun cas nous éviter de réfléchir au-delà des seules évidences. Réfléchir à ce que ces nouvelles formes de réalité augmentée n’entraînent pas une diminution de nos libertés, ou plus grave encore, de notre libre-arbitre.

On pourrait trouver d’autres discours critique de très bons connaisseurs du web et de la surveillance qu’il induit. Le libre-arbitre semble ainsi être l’horizon commun de deux groupes dont la frontière somme toute fragile serait celle entre d’une approche optimiste ou pessimiste de la technique…

Voilà ci-après encore de très bonnes questions appelant à un nécessaire dépassement du discours « geek » qui entend régler les problèmes de la « privacy » par du temps, des outils et des compétences mobilisées devant un écran.

Or, pour contourner par exemple l’épineuse question du contrôle accéléré par internet, certains spécialistes ont argué qu’il est du ressort de chacun de se munir de connaissances techniques appropriées pour se défendre des mécanismes de pouvoir induits par le web. Qu’avec certains systèmes élaborés de protection informatiques et de bonnes pratiques, on peut échapper aux travers du net en matière de violation de la vie privée, de surveillance policière ou de traçage publicitaire. À quel prix? Les migrants obligés de passer des contrôles biométriques doivent-ils se réjouir de se cramer les doigts pour effacer leurs empreintes digitales, sous prétexte que le progrès libère l’humanité? Devons-nous éluder la transparence de nos activités sur internet au prétexte qu’il suffirait de devenir des experts informatiques pour se rendre opaques aux yeux du pouvoir? Soyons francs: le fait de passer des jours et des jours d’autoformation pour plus d’autonomie face à internet, dans cette position d’individu courbé aspiré par son écran n’est pas quelque chose qui nous fait rêver. Par ailleurs, nous pensons qu’il y a déjà tant de formes plus simples d’autonomie à nous réapproprier avant celle du codage informatique, que nous ne pouvons nous résoudre à investir tout notre désir révolutionnaire dans la vie assistée par ordinateur.

Si la technique est un Pharmakon comme le pense les gens d’Ars industrialis, c’est-à-dire à la fois le poison et le remède c’est bien qu’il faut apprendre à la domestiquer.

Mais concrètement, comment répondre aux questions soulevées ci-dessus ? Quelle est la dose de maîtrise des technologies qu’il nous faut avoir pour exercer un libre-arbitre ou pour s’individuer si on reprend le vocabulaire d’Ars Industrialis ? Si le libre arbitre est à opposer au « formatage des désirs » alors comment traduire cette opposition en actions ? Quelles actions, précisément ? Quels sont alors les « bons » et les « mauvais » désirs ? Les mauvais sont-il toujours et indubitablement liés à la consommation ou au travail salarié ? Le libres-arbitre existe-t-il vraiment ? Comment distinguer à coup sûr entre des affects joyeux et des affects tristes (Spinoza) ? Pour ceux que le sujet (profond) intéresse je vous invite à lire la tentative de rapprochement entre Marx et Spinoza opérée dans ce livre par Frédéric Lordon et finement critiquée ici ou dans cette passionnante émission vidéo d’Arrêt sur images.

On a l’impression que les mêmes questions sont posées, à la fois « de l’intérieur » par ceux qui pratiquent le numérique à haute dose et se demandent comment ils sont influencés et « de l’extérieur » par ceux avouent eux-mêmes n’en être pas spécialistes et en redoutent a priori des effets négatifs.

Alors s’agit-il bien de la querelle des anciens et des modernes ? Je ne crois pas. Plutôt la recherche fondamentale des conditions pratiques d’une émancipation. Car au fond, est-ce vraiment la technique le problème ? J’ai tendance à rejoindre le sociologue Hartmut Rosa lorsqu’il explique que c’est bien dans les rapports entre temps, technique et modernité que se situe l’enjeu.

“L’accélération n’est pas la faute de la technique. On peut imaginer un monde où grâce au progrès 1227073-gftechnique on pourrait arriver à dégager un excédent de temps, si le taux de croissance n’était pas si fort. Le progrès technique élargit notre horizon et nos possibilités de vie. Il change la perception des possibilités et des obstacles et modifie aussi les attentes sociales, tant ce que nous attendons des autres que ce qu’ils attendent de nous. La technologie permet l’accélération du rythme de vie, mais ne l’impose pas. Elle nous donne les moyens d’en disposer librement.

Et pourtant, je pense que là aussi le diagnostic est partagé :

Nous ne disposons pas de plus de temps : nous en avons toujours trop peu. Nous vivons dans une pénurie de temps, une “famine temporelle”, comme la décrivait en 1999 les sociologues américains John Robinson et Geoffrey Godbey dans Time for Life : The Surprising Ways Americans Use Their Time.

“Toutes les sociétés modernes sont caractérisées par une pénurie de temps : plus une société est moderne, moins elle a de temps”. Ce n’est pas le pétrole qui nous manquera un jour, mais bien plutôt le temps, ironise le philosophe. Plus on économise le temps et moins on vit.

(…)

“Mais pourquoi est-ce ainsi, alors que le progrès matériel devrait nous libérer du temps ?” Pour Hartmut Rosa, c’est le rapport entre croissance et accélération qui explique cela. Car l’accélération permet de gagner du temps libre si et seulement si la quantité d’activité reste la même. Mais ce n’est pas le cas ! La croissance de l’activité est plus importante que l’accélération.

(…)

Nous sommes bien dans les trois dimensions de l’accélération : l’accélération technique (la communication, les transports… mais aussi la pollution), l’accélération sociale (celle du changement social qui nous déstabilise) et l’accélération des rythmes de vie (qui est une tentative de réponse au phénomène global, qui nous pousse à faire plus de choses par unité de temps). Ces trois dimensions forment un système clos, où chaque composante se nourrit l’une l’autre, accélérant encore l’accélération. Ces trois dimensions sont également poussées par trois forces motrices : l’argent et la compétition qui en sont le moteur économique (le temps, c’est de l’argent) ; la différenciation fonctionnelle (la division du travail notamment) ; et le moteur culturel (la promesse de l’accélération). “Cette promesse repose sur la perspective de notre mort, de notre propre finitude. Avant d’en arriver là, nous voulons tous faire des millions de choses. Si on se dépêche, on peut faire plein de choses avant de mourir. Si on double la vitesse de notre vie, on peut peut-être en vivre deux. Si on augmente la vitesse à l’infini, atteindrons-nous la vie éternelle avant de mourir ?”. Bien sûr, cela ne marche pas vraiment, ironise le philosophe. Mais cela traduit cet aspect culturel qui relie notre idée d’une “bonne vie” à la vitesse. La promesse d’accélération est autant connectée à l’idée de liberté qu’à celle d’éternité.

(…)

Alors que faire ? “Que peut-on faire ? Peut-on construire un monde où la technique produise de la richesse de temps pour nous ? Peut-on imaginer une société qui ne se stabiliserait pas de manière dynamique ?” C’est en tout cas ce sur quoi travaille désormais le philosophe avec plusieurs collègues à l’université de Iéna, autour du programme Dépasser la société de croissance. L’idée est de trouver un monde qui peut croître accélérer ou innover, mais qui ne doit pas croître pour rester en place, pour maintenir son propre état, son propre statu quo. “On travaille à imaginer une société qui reste moderne” (au sens de la liberté, du pluralisme, de l’égalité…), “démocratique, mais où le progrès technique n’amènerait pas la pénurie de temps.”

(…)

Pour Hartmut Rosa, une telle société ne peut être capitaliste. Elle doit correspondre à une démocratie économique ou une économie démocratique. Pour que cette société soit possible, il est nécessaire d’introduire des réformes économiques, des réformes de l’État providence, qui ne doivent pas faire que répartir les résultats de la croissance, mais introduire notamment le revenu garanti pour casser la logique de compétition. Il nous faut avoir une idée sur ce qu’est la “bonne vie”, le “bien vivre” ou “buen vivir” : qu’est-ce qui fait que notre vie est réussie ? C’est une erreur culturelle de penser que la vie est bonne si elle va vite, si elle offre plus d’options, de possibilités. Notre vie est réussie dans les moments de résonance. “La résonance, c’est le sentiment que nous agissons dans un contexte qui nous répond, qui s’adresse à nous”… comme on le trouve parfois dans la famille, le travail ou la musique. La résonance [qui fait écho au concept de reliance du philosophe Patrick Viveret, comme il l’explique dans cette interview pour le magazine Millénaire3 (.pdf)] est le contraire de l’aliénation, quand le monde nous semble inamical, hostile ou silencieux. Il nous faut une autre idée de ce qui fait une bonne vie et éclaircir les conditions structurelles qui font obstacles à cette bonne vie. “C’est à ces conditions seulement qu’on pourra imaginer mettre la technique au service de la lenteur”, conclut Harmut Rosa.

Le bien-vivre, c’est vivre en résonance. J’aime bien. Dépassons cette vaine querelle pour réinventer des comportements et des horizons politiques émancipateurs … par exemple avec l’utopie pragmatique des biens communs !

 

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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