L’EPUB et le web pour le meilleur ou pour le pire?

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Mise à jour du 11/12/13 à 11h04: L’hypothèse posée à la fin de ce billet d’un projet d’intégration des DRM dans les EPUB au niveau du W3C est confirmée. Voir à la fin du billet.

Vous avez peut-être suivi l’affaire de la TVA différenciée sur le livre numérique. Si ce n’est pas le cas, en voici un petit résumé publié sur SavoirsCom1 qui s’est mobilisé sur la question :

Actuellement, tous les livres, quel que soit leur support, sont soumis à un taux de TVA réduit (5,5%). Les députés proposaient de faire la distinction entre les livres dont l’acheteur a la pleine propriété, c’est-à-dire les livres sans  et dans un format ouvert, où l’utilisateur dispose des mêmes droits que pour les livres papiers (possibilité de les prêter, de les lire autant de fois qu’il le souhaite, de les lire partout, …), et les livres pour lesquels les consommateurs n’ont que des droits limités. Seuls les premiers seraient considérés comme des livres à part entière et pourraient donc bénéficier de la TVA à taux réduit. Les livres numériques verrouillés se verraient appliquer le taux en vigueur pour les services (19,6%).

Malheureusement, l’amendement a fait l’objet d’un tir de sniper aussi rapide que politique :

Cet amendement a d’abord été adopté par l’Assemblée nationale en séance publique le jeudi 14 novembre 2013 avant d’être supprimé le lendemain par un amendement du gouvernement. Le gouvernement a utilisé comme argument un supposé risque juridique pour masquer une absence de volonté politique de lutter contre les systèmes qui enferment les utilisateurs et les rendent captifs. L’argument étant que l’amendement des Verts risquerait de fragiliser la négociation que mène la France auprès de la Commission européenne pour généraliser le taux réduit de TVA à tous les livres numériques. La députée Isabelle Attard a par la suite publiéune réponse montrant qu’au contraire, cette proposition de TVA différenciée peut ouvrir une piste de conciliation avec la Commission..

J’avais publié un billet pour exprimer les dangers de réactions bibliocentristes sans cet affaire. L’idée a de toute façon été balayée pour le rejet en bloc au Sénat de la loi de Finance dans lequel l’amendement aurait pu être réintégré. La bataille est perdue, mais l’idée est susceptible de revenir à d’autres occasions…

Elle aura eu le mérite de provoquer des prises de positions assez révélatrices du contexte du livre numérique aujourd’hui et c’est sur ce point que je voudrai revenir.

Le Groupement pour le développement de la Lecture Numérique a pris la position suivante :

Le GLN n’est pas convaincu de la pertinence d’une TVA à double vitesse et préconise plutôt d’encourager l’interopérabilité des ebooks au travers d’actions pédagogiques, à la fois en direction des professionnels du livre et du grand public.

De plus, le Groupement pour le développement de la Lecture Numérique préconise l’ouverture d’un grand débat autour des verrous numériques, Digital Right Management (DRM) qui n’ont pas prouvé leur efficacité en matière d’anti-piratage. Ces verrous sont un frein à l’adoption de la lecture numérique et ne contribuent pas à l’essor de la filière du livre numérique. Pour ouvrir le débat, le GLN suggère une solution plus légère portée par une fondation telle que l’IDPF plutôt que par un acteur économique.

Ce groupe dont dans lequel on retrouve la fondatrice du site Idboox, le fondateur de Youboox (le spotify du livre numérique), le fondateur de Numeriklivres ou encore un responsable de Volumen se dit donc près à ouvrir le débat et suggère l’usage d’une « solution plus légère » supportée par l’IDPF.

Pour mémoire, l’IPDF est le principal regroupement d’industriels visant à promouvoir et àepub_logo_color développer le format EPUB pour le livre numérique avec l’objectif d’en faire un standard. De fait le format s’impose aujourd’hui comme une métonymie du livre numérique! Le format EPUB  est une marque déposée de l’IPDF, un format ouvert dont le but est depuis le début de proposer un standard universel pour les ebooks. Ce format s’est d’ailleurs rapidement imposé comme un standard, même si Apple et Amazon résistent et préfèrent garder leurs formats propriétaires, qui leur permettent de garder leurs clients captifs de leur système. Apple utilise d’ailleurs le format EPUB, optimisé pour ses besoins.

Que suggère donc « pour ouvrir le débat » le GLN? Il suggère un « DRM-light » qui n’est pas ce qu’on présente souvent comme alternative au DRM Adobe à savoir un marquage du fichier (watermarking), mais bien cryptage du fichier au moyen d’un mot de passe fournit par le fabricant ou créée par l’utilisateur. Concrètement, un tel système oblige l’utilisateur à se souvenir d’autant de mot de passe qu’il a de fichiers dans sa bibliothèque numérique! Ce projet est porté par une structure non profit (une fondation) créée de toutes pièces par les industriels du secteur et annoncée en about_readium_logogrande pompe au dernier salon du Livre. Readium se donne pour objet de développer un lecteur de Epub dans un navigateur, le lancement d’un kit de développement “Readium SDK” permettant son adaptation par des acteurs commerciaux et AUSSI le développement de ce DRM light. Si je partage l’ambition de rapprocher l’Epub du web, je trouve assez dangereuse cette idée d’un DRM-light.

De nombreux éditeurs critiquent aujourd’hui le coût des DRM Adobe… pour les remplacer par un système qui serait lui aussi payant si un éditeur fait le choix d’intégrer ces DRM-lights à leurs fichiers… Les avantages vantés du DRM-light en soulignent l‘interopérabilité, c’est-à-dire que le mot de passe permet une lecture sur tous types de terminaux de lecture. Curieuse conception de l’interopérabilité comme enfermement d’un contenu dans de multiples plateformes!

De là à dire que les éditeurs on les mêmes besoins ponctuels de protections des données que les sites sécurisés, il n’y a qu’un pas qu’Hadrien Gardeur, spécialiste de l’Epub3 et acteur clé de l’IPDF n’hésite pas à franchir :

à défaut d’une vraie alternative pour le consommateur, nous avons besoin d’une moyen simple de protéger un fichier EPUB par mot de passe pour certains des usages décrits par ce document (échange de fichier EPUB entre deux entreprises par exemple).

En dehors des arguments habituels qui viennent sur la table quand on débat de la question des DRMs (complexité d’utilisation pour les utilisateurs, inefficacité face au piratage, coûts importants, favorise l’émergence de plateformes qui limitent la portabilité et les usages), le coût le plus important reste celui de l’innovation. Si au lieu d’être limité par un plus petit dénominateur technologique commun (la solution RMSDK d’Adobe), nos périphériques et nos logiciels s’appuyaient sur des moteurs de rendus Web modernes (que ce soit Webkit, Gecko, Presto ou Trident), on pourrait continuer de tirer par le haut l’innovation: que ce soit par un meilleur support du format EPUB 3.0 ou en réinventant nos modes de lecture. Faire le choix d’abandonner les DRMs, c’est aussi faire ce pari d’un véritable écosystème, où l’innovation serait moins bridée par une main mise d’un ou deux acteurs sur le domaine.

Le lecteur en ligne Readium en est une expérience significative de ce qu’on appelle le Streaming pour le texte, vous pouvez le tester sous Chrome.

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Installer l’extension vous permettra d’afficher un EPUB dans votre navigateur. Autrement dit de lire un texte dans de bonnes conditions dans un navigateur web. L’internaute se retrouve avec un texte/livre numérique qui ressemble à s’y méprendre à… un site web! Normal puisque le format EPUB est fondé sur des formats web. On arrive à ce paradoxe : il aura fallu toute une chaîne éditoriale, le passage par la validation d’un éditeur, la signature d’un contrat le plus souvent privatif pour les auteurs… tout ça pour se retrouver au bout du compte avec un site web sous les yeux! Que devient la différence entre un site web et un EPUB-web? Entendez : que devient la spécificité de la filière livre-numérique si au bout du compte, n’importe quel manipulateur de système de gestion de contenus ou développeur d’application en Html5 est capable de mettre à disposition des contenus et que le Epub se fond dans le web? 

Le gérant de Walrus Book cité par Actualitté l’exprime ainsi « Le format EPUB est une sorte de fichier d’archives qui encapsule lui-même des fichiers HTML, XML et CSS. Le EPUB, c’est déjà du HTML. La seule « différence » entre les deux, si l’on peut dire, c’est que le EPUB est offline. »

C’est aussi ce qu’admet le directeur exécutif de l’IPDF lui-même : « Peut-être qu’un jour, nous n’aurons plus besoin du format EPUB » dixit Bill McCoy cité par Actualitté.

Voilà qui met en lumière que le livre numérique n’est qu’un bout de web détachable du web. Le fait qu’il soit détachable du web est souvent présenté comme une spécificité du EPUB. C’est peut-être oublier que les WebApps permettent des usages déconnectés et qu’elles sont… en Html5 !

La question est alors, faut-il se réjouir de ce rapprochement? Je pense qu’il est à double tranchant et que la lame s’appelle DRM!

S’il devient si aisé de pratiquer l’EPUB dans un navigateur, la seule justification de son existence devient… son identification symbolique à la filière des métiers-du-livre ET la possibilité d’ajouter aux fichiers des DRM pour les marquer en empêcher le partage. Dans les deux cas c’est un frein à l’innovation. D’abord parce que tous les DRM, lights ou pas sont contre productifs :

Un nouveau document publié par Laurina Zhang de l’Université de Toronto montre que les revenus de la musique numérique augmentent de 10% lorsque l’on supprime les DRM. L’augmentation du chiffre d’affaires peut aller jusqu’à 30% pour les albums qui se vendent globalement plus faiblement et sur une longue période.

En revanche pour les titres à succès, il n’y a pas de différence. Ce qui signifie ? Même dans les pires cas de l’étude, concernant les albums les plus populaires, l’abandon des DRM ne fait pas  de mal aux revenus. La recherche a été possible car quatre grandes maisons de disques (EMI, Sony, Universal et Warner) ont utilisé les DRM pour finalement les abandonner sur les mêmes albums.

Ensuite parce que continuer à parler de EPUB c’est se fermer à des compétences bien plus répandues en Html5… ce qui revient à freiner l’innovation. Nicolas Morin, bibliothécaire devenu éditeur numérique l’a très bien exprimé en creux dans une récente tribune :

Je pense que le dogme de l’epub se méprend aussi sur ce que c’est que l’innovation. Des avancées technologiques qui ne remettent pas en cause votre modèle économique, comme epub, sont des gains de productivité. C’est très important, mais ce n’est pas de l’innovation. Epub renforce, de fait, le statu quo au sein des métiers du livre, mais ne protège en rien des innovations qui pourraient advenir de l’autre côté de la frontière (et déborder de ce côté).

Pour preuve supplémentaire de cette proximité de l’EPUB et du Web, la création récente rapportée par Virginie Clayssen, de chez Editis et membre du SNE d’un groupe spécifique sur les ebooks au W3C, auxquels participent les éditeurs. Elle précise :

Mais pour moi, cela ne signifie pas du tout qu’il faille que les livres numériques se «  fondent  » dans le web. Qu’ils s’y trouvent bien, ce sera parfait. Mais s’ils y fondaient, ils disparaîtraient, et qui peut avoir envie de voir disparaître les livres ?

Nous y voilà! Agiter la peur de la disparition des livres sert de paravent à une filière qui se rapproche du web, tout en souhaitant y contrôler un maximum les contenus, en pleine contradiction avec ce qu’est un web ouvert et neutre. Inquiétant.

Ainsi la première application commerciale de Readium est BOOKWALKER eBook Store dont il est possible de voir une démonstration sur cette page. La démonstration porte sur Moby Dick d’Herman Melville ouvrage du domaine public présenté ici en mode image sans aucune possibilité de surlignage, d’annotation ou même de copier coller. Nous sommes donc face à une technologie développée par une fondation non profit en open source qui s’appuie sur des standards ouverts… pour encapsuler des contenus, le cas échéant avec des DRM interopérables. La même fondation Readium a organisé en grande pompe un Hackathon à la New York Public Library… De là à penser qu’il s’agit d’une grande opération d’Open Washing il n’y a qu’un pas assez facilement franchissable!

D’autant qu’il ne faut pas oublier le rôle d’un acteur central : l’entreprise ADOBE qui est celle qui domine largement le secteur des DRM et en tire des revenus significatifs (les licences DRM sont payantes et chères pour les éditeurs). Or, c’est cette même entreprise qui est au coeur d’un bras de fer impliquant les grands acteurs du web que sont Google & Microsoft et Apple. En février dernier une véritable levée de bouclier a eu lieu lorsque Google et Microsoft ont proposé un système de DRM dans Html5 pour les vidéos. Numerama rapportait :

Contrairement au format Flash d’Adobe, une vidéo intégrée dans les pages web HTML5 avec des formats standards ne peut aujourd’hui accueillir aucun système de gestion des droits contrôlé par des mécanismes de chiffrement. Or les DRM étant toujours exigés par les studios de production, qui continuent à estimer que leurs clients sont avant tout des pirates en puissance, les plateformes de VOD utilisent encore des formats propriétaires comme celui d’Adobe, ou des solutions logicielles lourdes comme Windows Media Player. C’est ce qui a fait dire à Adobe cette semaine que son format Flash restait utile pour la « vidéo premium ».

Mais Google et Microsoft entendent bien changer la donne, avec le soutien du service de vidéos à la demande NetFlix. Tous les trois ont présenté au groupe de travail HTML du W3C une proposition de standard de DRM intégrabl au HTML5

On constate ici que la guerre menée par Apple contre Adobe et son format Flash est utilisée comme cheval de Troie par d’autres industriels plus récents (Netflix, Google) pour imposer via des industries créatives des DRM au cœur du langage de base du web… L’objectif est bien d’encapsuler des vidéos en intégrant au html des systèmes de gestion des droits. Tiens donc, Adobe vient de rejoindre Readium avec un objectif clair: intégrer à l’EPUB un système de protection des contenus plus adaptés aux usages d’aujourd’hui… Il semble évident que les gens d’Adobe on compris qu’il se passait là quelque chose d’important.

Il faut bien comprendre ce que sont les DRM pour l’innovation et celui qui l’explique le mieux est Cory Doctorow à mon sens, dans ce billet traduit par Actualitté à partir d’un article du Guardian. Prenez le temps de lire cette citation, elle est très importante !

Car limiter la copie n’est qu’une raison superficielle à l’ajout de DRM à une technologie. Les DRM échouent complètement lorsqu’il s’agit d’empêcher la copie, mais sont remarquablement efficaces pour éviter toute innovation. En effet les DRM sont couverts par les lois anti-contournement telles que la célèbre DMCA de 1998 (US Digital Millennium Copyright Act) et l’EUCD de 2002 (EU Copyright Directive) ; chacune d’elle fait du contournement de DRM un crime, même si vous n’enfreignez aucune autre loi. Concrètement, cela signifie que vous devez demander la permission à une autorité de licence de DRM pour ajouter ou modifier n’importe quelle fonctionnalité, ce que les termes de la licence vous interdisent de faire.

(…)

tous les accords de licence de DRM s’accompagnent d’un ensemble de règles de « robustesse » qui incite les fabricants à concevoir leur produit de façon à ce que leur propriétaire ne puisse ni voir ce que font ces DRM ni les modifier. Cela a pour but d’empêcher que le possesseur d’un dispositif n’en reconfigure les propriétés pour faire des choses interdites (« sauvegarder sur le disque ») ou pour ignorer des choses obligatoires (« vérifier la région »).

Ajouter les DRM au standard HTML aura des répercussions étendues qui sont incompatibles avec les règles les plus importantes du W3C et avec les principes qui tiennent particulièrement à cœur à Berners-Lee.

Par exemple, le W3C a fait avancer les organismes de normalisation en insistant sur le fait que les standards ne devaient pas être gênés par les brevets. Lorsque des membres du W3C détiennent des brevets sur une partie d’un standard, ils doivent promettre à tous les utilisateurs de fournir une licence qui ne possède pas de conditions trop contraignantes. Cependant, les DRM nécessitent des brevets ou des éléments sous licence dont le seul objectif est d’ajouter des conditions contraignantes aux navigateurs.

La première de ces conditions – la « robustesse » contre les modifications de l’utilisateur final – est une exclusion totale de tous les logiciels libres (ces logiciels qui, par définition, peuvent être modifiés par leurs utilisateurs). Cela signifie que les deux technologies de navigateurs web les plus populaires, WebKit (utilisé avec Chrome et Safari) et Gecko (utilisé avec Firefox et ses navigateurs apparentés), pourraient légalement se voir interdire d’être intégré dans l’une de ces « normes » qui sortiraient du W3C.

Je me pose une question simple : si des industriels du livre se rapprochent du W3C, n’auront-ils pas pour objectif d’imposer un DRM-Light avec ou sans Adobe en conservant des fichiers EPUB qui deviennent le seul rempart contre une dissolution dans le web? S’ils y parviennent, n’est-ce pas un risque que,  sous la pression des ayant-droits, comme les vidéos, les textes des industriels soient encapsulés dans des EPUB verrouillés par des DRM dans des contenus en Html5? Autrement dit le format EPUB vu par ces industriels n’est-il pas un cheval de Troie de très mauvais augure… pour le web?

J’espère me tromper.

Mise à jour : Je ne me trompais pas comme le montre ce tweet d’un éditeur mentionnant un échange entre un haut responsable du numérique chez Hachette qui est membre de Readium et un responsable de chez Intel dans une liste de diffusion du W3C dont les archives sont publiques. Pierre Danet de chez Hachette y confirme que le sujet des DRM sera abordé à propos de l’EPUB et fait explicitement le lien avec l’encapsulage des vidéos sous DRM dans Html5

 

 

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Auteur : Silvae (1100 Posts)

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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About Silvère Mercier

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.
  • Thomas

    Merci Silvère pour ce billet !

    Quand Adobe a annoncé qu’il allait rejoindre le projet Readium, on se doutait que ça ne sentait pas bon mais là on mesure bien le risque que cela représente pour le livre numérique et nos accès à la culture. L’impopularité des DRM a poussé, en partie, Adobe à redorer son image en intégrant ce consortium. Mais c’est aussi un moyen pour lui de continuer à vendre du verrou, sous une nouvelle forme, aux éditeurs. Editeurs qui se gardent bien de dire que s’ils ne mettaient pas de drm ils pourraient mieux payer leurs auteurs…

    Ce qui me frappe, c’est de voir comment les industries culturelles sont en train de fermer le web. La polémique du drm introduit dans le html5 (soutenu par Tim Berners-Lee) n’était qu’un point d’étape dans le processus plus global d’enclosure. Cela n’est donc plus applicable uniquement à la vidéo.

    En ce qui concerne le livre numérique et le HTML5 drmisé, je me demande comment cela va se passer pour des éditeurs comme OpenEditions et sa plateforme Books. Cet éditeur refuse les drm, a développé un modèle économique basé sur le freemium. Il permet d’accéder librement aux ouvrages en HTML. Or, si les drm sont natifs dans le HTML5, cela signifie-t-il que l’accès ouvert à ce genre de ressources sera remis en question ? Sera-ton suspecté de contourner un drm en faisant un simple copier-coller ?

    Si on part du principe que l’Epub est « une archive qui encapsule le HTML, XML et CSS », je ne sais pas si on peut affirmer que « continuer à parler de EPUB c’est se fermer à des compétences bien plus répandues en Html5″. Je ne suis pas expert mais j’ai l’impression que les mêmes compétences sont sollicitées. Mais comme tu le dis, le problème réside dans la peur des éditeurs de voir la lecture numérique se diluer dans le web. Si le livre numérique n’est plus un élément détachable du web, ils n’ont plus aucune prise dessus. La seule alternative qui leur reste est de couper l’internet… La citation de Valérie Clayssen est assez explicite.

    Quoiqu’il en soit, on n’a pas la solution mais il faut rejeter celle qu’ils nous pro(im)posent !

  • Marc Jahjah

    Merci Silvère pour ce billet très complet et riche. Que l’ePub soit un fragment du web, c’est certainement vrai et j’en ai pris conscience avec le TOC 2013 (http://www.sobookonline.fr/livre-numerique/tools-of-change-2013-le-livre-numerique-est-un-fragment-du-web/ ). Mais je me demande jusqu’à quel point. Nous avons tendance parfois à aller un peu « vite » pour expliquer à des « profanes » ce qu’est le livre numérique (enfin, l’ePub), du coup on ne voit pas non plus toutes les différences et les nuances. Si, en effet, ils étaient si proches, Publie.net n’aurait pas envisagé un basculement plus important vers le web. Ce n’est pas qu’une question de temps de fabrication du fichier, mais une stratégie éditoriale : l’ePub est très mal référencé. Il faut, pour être visible, au contraire multiplier les tags, les critiques, les citations, les bouts de texte, etc. À penser l’ePub comme un élément détachable du web, donc, on en oublie tout ce qui fait la spécificité du web. Alors certes, les rapprochements vont encore se faire, au point que l’ePub ne sera peut-être plus qu’un « bonus », à mesure que l’adoption de plusieurs écrans se fera par individu et que les pratiques évolueront. Les applications-livres sont par exemple aujourd’hui indexées par Google (voir Inkling) et des stratégies économiques naissent de ce découpage (la grande révolution du texte, ce n’est jamais que la gestion de son découpage) : chapitres vendus séparément, etc. Sans doute, donc, que l’ePub va emprunter cette voie, ne serait-ce que pour sortir de la logique restrictive des « Store » où les livres sont totalement introuvables. Mais cette voie sera prise très progressivement et sans doute conjointement : nous avons aussi hérité de modèles culturels, qui agissent puissamment dans nos imaginaires, c’est-à-dire dans la manière dont nous matérialisons nos représentations dans des artefacts (ePub, logiciels, etc.). Autrement dit : si l’ePub est un fragment du web, le web, lui, s’est notamment constitué à partir du livre, de la page et de leur finitude (inscrire des signes sur un espace circonscrit, c’est se donner les moyens d’agir sur le monde). On est donc plutôt en présence de modèles culturels, sémiotiques, discursifs, graphiques qui coexistent, mutent ensemble, s’influencent, se fondent, se distinguent, bataillent pour leur survie, selon les sensibilités des acteurs (ingénieurs, bibliothécaires, commerciaux, etc.) qui les mobilisent. En ce sens, le rapprochement que tu évoques entre l’IDPF et le W3C est caractéristique des écologies institutionnelles (intrication de « mondes sociaux », chez les sociologues) qui se sont mis en place depuis quelques années, au moment où les Tools of Change ont été lancés et que des acteurs a priori étrangers au livre ont finit par s’y intéresser pour imposer des idéologies, des façons de faire, des façons de penser, qu’on retrouve aujourd’hui dans les normes, les spécifications, les artefacts que nous manipulons quotidiennement. Autrement dit : le « combat » contre les DRMs impose de prendre en compte la mémoire culturelle, technique, sociale des acteurs impliqués.

    • Silvae

      Merci pour ce commentaire, ta posture d’observateur éclairé est toujours très intéressante. Je ne suis pas étonné de ces rapprochements entre mondes sociaux et il est effectivement très intéressant de voir que ces mondes se croisent, c’est bien ce que j’ai essayé de montrer dans ce billet en parlant d’un Epub « identitaire » pour les éditeurs. Ce qui me gène est lorsque les stratégies des uns des des autres se croisent au détriment de la facilité de circulation des idées et de la constitution de biens communs…

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