Inclusion numérique et innovation sociale : un nouveau cadre pour agir

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S’il n’y avait qu’un seul document à lire en ce début 2014 pour ce serait sans hésiter celui-ci :

Citoyens d’une société numérique ACCÈS, LITTÉRATIE, MÉDIATIONS, POUVOIR D’AGIR :
POUR UNE NOUVELLE POLITIQUE D’INCLUSION

La coordination du rapport a été assurée par Valérie Peugeot, Vice-Présidente du Conseil national du numérique, en charge du groupe de travail sur l’inclusion numérique. Signalons qu’elle est membre du collectif SavoirsCom1 de même Michel Briand,  Vice‐président de Brest Métropole, directeur adjoint de  la  formation  à  Télécom Bretagne et membre du groupe de travail à l’origine de ce rapport. Mais il s’agit bien d’un travail collectif qui se veut un « cadre pour l’action » (pour lequel je n’ai pas été auditionné).

Adopté par les membres du CNNum, le rapport intitulé « Citoyens d’une société numérique – Accès, Littératie, Médiations, Pouvoir d’agir: pour une nouvelle politique d’inclusion » s’appuie sur des concertations organisées tout au long du printemps et de l’été 2013. Ces rencontres contributives ont rassemblé environ 60 personnes : associations, élus, médiateurs, représentants d’entreprises, fédérations professionnelles, administrations, experts et chercheurs.

Pour la première fois, un rapport officiel prend au sérieux les enjeux du numérique au delà des logiques d’équipement ou des strictes logiques de développement économique. Ne nous y trompons pas, il ne s’agit là de rien de moins de la définition de nouveaux objectifs de politiques publiques qui entrent pleinement dans le champ de ce que les bibliothèques sont appelées à mettre en oeuvre sur des territoires. Même si le rapport a été remis à l’actuelle Ministre déléguée chargée des Petites et Moyennes Entreprises, de l’Innovation et de l’Économie numérique son véritable destinataire n’est pas l’Etat, ce sont les élus des collectivités ou plus largement le tiers secteurs.

Notons que la forme du rapport s’efforce de dépasser le principal écueil de l’exercice en proposant de nombreux exemples et 5 parties pour chaque recommandation :

  • Quel est l’objectif?
  • A quoi reconnait-on que l’on progresse?
  • Pourquoi est-ce important?
  • Comment faire?
  • Comment financer cette priorité ?

On peut regretter qu’étant donné le contenu de ce rapport, il ne soit pas mis à disposition en format html ou Epub ce qui aurait faciliter son appropriation… Qu’à cela ne tienne, le rapport est officiellement sous licence CC-BY. Je l’ai donc j’ai transformé en une carte heuristique. J’espère qu’elle vous permettra de mieux vous approprier les propositions et les actions à mener. Cette carte contient l’intégralité des propositions du rapport en dehors de la première partie explicative à partir de la page 31. Elle est librement réutilisable, et téléchargeable, elle aussi sous cc-by.

000037Citoyens d’une société numérique ACCÈS, LITTÉRATIE, MÉDIATIONS, POUVOIR D’AGIR _

Voici la définition de la notion clé de ce rapport; l’e-inclusion ou l’inclusion (le « e » apparaît ici mais ailleurs dans le rapport il a disparu et c’est très bien) :

Nous définissons l’e‐inclusion comme « l’inclusion sociale dans une société et une économie où le numérique joue un rôle essentiel ».

La précision suivante est essentielle :

L’inclusion numérique ne se résume plus à l’utilisation des outils du numérique, avec lesquels une part importante de la population se débrouille à défaut de parfaitement les maîtriser : elle désigne la capacité à fonctionner comme un citoyen actif et autonome dans la société telle qu’elle est. Il n’y a pas une « e‐inclusion » d’un côté et une « inclusion » de l’autre : les deux se confondent.

Je partage à 100% la nécessité d’abandonner le paradigme de la « fracture numérique » qui guide encore trop souvent les politiques publiques :

En choisissant cette définition de l’e‐inclusion qui tourne résolument le dos aux approches historiques de la fracture numérique, nous entendons poursuivre un double objectif :

‐ réduire les inégalités sociales et, en particulier, les cas et les risques d’exclusion sociale, en mobilisant le numérique ;

‐ nous appuyer sur le numérique comme véritable levier de transformation individuelle et collective.

Prendre acte du croisement des approches que j’appelais de mes vœux dans ce billet est ici affirmé clairement et rejoint la réflexion et les actions menées relativement aux biens communs de la connaissance :

Bien entendu la rencontre entre les mondes de l’innovation sociale au sens large, telle qu’elle est portée de longue date par l’économie sociale et solidaire, par certains acteurs de l’entrepreneuriat social, avec les communautés agissantes autour du numérique, n’en est qu’à ses débuts. Des fertilisations croisées, aussi bien en termes de méthodes que de projets, restent encore largement à développer. Il y a là une formidable opportunité : celle de faire se rejoindre les formes collaboratives issues du numérique et les actions de « capacitation » (gain en autonomie, émancipation…) sur le terrain, pour changer d’échelle et s’adresser à tous.

Je vous recommande bien entendu la lecture de l’intégralité du rapport ou la consultation de la carte. Mais je voudrais m’attarder ici sur quelques propositions qui m’intéressent tout particulièrement.

Médiation numérique et autonomie

Lorsqu’on parle de médiation numérique, certains y voient la nécessité de développer l’autonomie des usagers. Ce vieux tropisme de bibliothécaire a trouvé chez certains comme Philippe Cazeneuve une nouvelle jeunesse à mon avis totalement injustifiée. J’avais développé cette ligne de séparation dans un billet intitulé : Médiation numérique : réappropriation vs autonomie que je vous invite à relire pour bien comprendre. Je ne peux que me réjouir de lire dans ce rapport que l’autonomie n’est pas la bonne approche :

La médiation,  associée  à  la question  de  l’e‐inclusion,  est  jusqu’à présent  pensée par  un  certain nombre d’élus et de décideurs dans un sens unique : la médiation doit accompagner les utilisateurs pour  les  aider  à  s’emparer  du  numérique,  à  en  apprivoiser  les  usages,  ce  que  l’on  appelle «l’accompagnement au numérique ».  Cette approche considère implicitement qu’il s’agit d’une fonction sociale transitoire et que, au fur et à mesure que se feront la montée en compétence, la simplification des terminaux, l’amélioration de l’ergonomie des services en ligne, le gain en autonomie des personnes etc., cet accompagnement sera amené à jouer un rôle résiduel. Bref, la médiation aurait vocation, si ce n’est à disparaître, tout du moins à ne concerner qu’une frange limitée de la population. Or, avec de nombreux acteurs et réseaux de la médiation, nous tirons de l’expérience une conclusion exactement inverse. Nous soutenons que la quasi‐totalité des services, que ceux‐ci soient fournis par des acteurs publics ou par le secteur privé, va dans l’avenir avoir de plus en plus besoin de médiations huumaines avec les usagers. 

Littératies numériques

La question qui nous est posée n’est donc pas comment rendre autonome mais comment développer des dispositifs de médiation orientés vers le développement des littératies numériques. 

La littératie numérique, un concept évolutif, un outil politique rassembleur Le concept de littératie numérique présente deux avantages :

‐ Englobant dès le départ un vaste éventail de compétences (techniques, de traitement de l’information, de capacité à communiquer…), il peut accueillir les connaissances dont nous aurons besoin demain. Les apprentissages indispensables aujourd’hui (ex : gérer son identité numérique, vérifier la validité d’une information en ligne) seront tout autre dans le futur (ex : se former via un MOOC, réussir l’observance de sa propre pathologie en surveillant ses données vitales sur un capteur implanté).

-Il  offre  un  cadre  politique  cohérent  aux  multiples  acteurs  (professionnels  de l’éducation  et  de  la  formation,  médiateurs,  formation  professionnelle…)  qui aujourd’hui agissent en ordre dispersé. Ce cadre doit leur permettre de se mettre en réseau,  de  se  coordonner,  de  partager  une  vision  et  ce  faisant  de  gagner  en efficacité.

Même si le rapport donne quelques éléments, force est de constater qu’il manque un référentiel commun aujourd’hui pour définir précisément les compétences, les habiletés ou les connaissances à acquérir. Ce n’est certainement pas avec des gendarmes et des assureurs qui infiltrent l’Education Nationale qu’on répondra sérieusement à ces enjeux majeurs. Le rapport du CNNUM appelle à juste titre à construire ces référentiels communs (Action numéro 4) en concertation sur les territoires. On trouve bien quelques pistes du côté du Groupe de recherche sur la culture et la didactique de l’Information (GRCDI) mais rien qui ne soit suffisamment opérationnel, lisible et réutilisable en dehors des communautés de l’Education Nationale…

Car de nombreuses acteurs sont concernés et un tel référentiel serait salutaire!

Vers des Espaces de médiation et d’innovation sociale?

Les auteurs du rapport reconnaissent par exemple le rôle des EPN (Espaces publics numériques) ce qui est une très bonne chose. Ces outils de politiques publiques ont bénéficié de financements au titre de la fracture numérique, mais les financements se sont épuisé. Il est très important d’en souligner l’importance, non pas pour les défendre dans le vide, mais parce que ces outils de politique publiques sont indispensables au développement d’une culture de l’information, même s’ils doivent être revus et renommés. Alors que partout il est question de mutualisation et d’efficience des services publics, il est bon de noter que nombre d’entre eux sont liés (voire intégrés à) des bibliothèques. Leur réorientation telle qu’elle est ici proposée ne doit donc laisser aucun bibliothécaire indifférent  :

Nous considérons qu’aujourd’hui, le réseau des EPN a montré sa capacité à inventer des formes de médiation à l’ère numérique, au‐delà de la formation. Il constitue l’un des actifs sur lesquels une stratégie de développement des médiations doit s’appuyer. Mais il doit faire évoluer ses fonctions. Nous proposons ainsi : ‐ De renommer symboliquement les EPN en  » espaces de médiation et d’innovation sociale » (EMIS), ce qui permettrait à la fois d’affirmer la réorientation stratégique de ces lieux et d’ouvrir l’accès au label à d’autres lieux qui ne s’idenfiaient pas jusqu’ici au label EPN tout en portant des fonctions proches.

Les décideurs et le numérique

Autre apport à souligner de ces travaux, c’est le point sur la culture numérique des décideurs. Ces derniers jours, un article du Monde a été très largement commenté, il s’intitule : Les élites débordées par le numérique. Le diagnostic est posé, mais il y manque de précision, là où le rapport du CNNUM est assez précis et note avec pertinence :

  • Une perception du numérique comme un enjeu trop technique, laissé à ce titre au conseil d’experts. Or on a vu dans le passé les élus devenir compétents sur bien d’autres sujets de haute technicité (urbanisme, santé publique, droit, finance, fiscalité, etc.).
  • Une focalisation sur la communication numérique en ligne, perçue comme une chance «médiatique» par ceux qui doivent se soumettre aux urnes, au détriment d’autres aspects du numérique.
  • Une difficulté à se saisir du numérique pour réorganiser des structures administratives en silos, pour les rendre plus « agiles », plus efficaces
  • Une difficulté à percevoir le potentiel transformateur des innovations ascendantes, portées par des collectifs formels (associations, coopératives…) ou informels.
  • Une incapacité à inclure le « levier » numérique dès la conception des politiques publiques, nationales ou territoriales, en particulier sociales.

Du côté des décideurs dans les entreprises :

  • Le numérique peut dès lors être perçu au mieux comme accessoire, au pire comme menace, et dans les deux cas conduire les entreprises à rater le virage pourtant essentiel de la transformation numérique.
  • Les opportunités sont alors souvent vécues sur un mode défensif car elles perturbent les méthodes traditionnelles de management. Comme dans le secteur public, le décloisonnement des entités, le travail en mode plus coopératif que hiérarchique, le nouveau rôle du manager (qui ne détient plus le pouvoir par l’information), le télétravail… sont craints au lieu d’être apprivoisés.

Pour ma part je suis assez convaincu de la force d’un effet générationnel sur les décideurs public ou privés, une des solutions dans cette période transitoire est la formation. En attendant, nous sommes nombreux à déplorer à juste titre  :

Une très faible présence dans les institutions, notamment au Parlement, d’élus capables de porter ces enjeux, ce qui entraîne une absence de créativité politique (peu de propositions de lois au cours des 10 dernières années sur ces thèmes, en dehors de lois plutôt défensives) et une forte perméabilité aux plaidoyers d’acteurs qui défendent le fonctionnement du monde « pré numérique » plutôt qu’un accompagnement volontariste de la mutation.

Et les bibliothèques dans tout ça?

Elles sont citées à plusieurs reprises dans le rapport, toujours aux côtés d’autres acteurs des politiques publiques.  Plutôt que de compter les citations du mot « bibliothèque » je préfère inviter les bibliothécaires qui lisent ce blog à se saisir des propositions qui peuvent les concerner. Nous sommes aussi des acteurs de l’innovation sociale telle qu’elle est citée dans ce rapport :

Définition de l’innovation sociale Le Conseil supérieur de l’économie sociale et solidaire (CSESS) définit l’innovation sociale comme « des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux ou mal satisfaits dans les conditions actuelles du marché et des politiques sociales, en impliquant la participation et la coopération des acteurs concernés, notamment des utilisateurs et usagers. Ces innovations concernent aussi bien le produit ou le service, que le mode d’organisation, de distribution, dans des domaines comme le vieillissement, la petite enfance, le logement, la santé, la lutte contre la pauvreté, l’exclusion, les discriminations, etc. Elles passent par un processus en plusieurs démarches : émergence, expérimentation, diffusion, évaluation».

Pour faciliter cet objectif, j’ai sélectionné les actions proposées par le rapport et j’ai systématiquement proposé une ou plusieurs actions réalisables par les bibliothèques, voici donc une nouvelle carte où en déployant chaque action vous trouverez une bulle bleue proposant un axe.

Le changement se fait par petites touches en coopération, à condition d’avoir un cap. Tous les éléments sont là. A nous de jouer. Bonne Année !

000038Rapport du CNNUM _ quelles actions concrètes pour les acteurs des bibliothèques

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Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

6 Responses

  1. 6 janvier 2014

    […] See on http://www.bibliobsession.net […]

  2. 9 janvier 2014

    […] « Previous / Next » By bibliobsession / 9 janvier 2014 / Bibliothèques et cie / No Comments […]

  3. 24 avril 2014

    […] C’est un point de vue avec lequelle je me sens tout à fait en phase parce qu’il prend acte du déplacement de la fracture d’équipement vers l’autre fracture numérique, celle des us…. […]

  4. 7 mai 2014

    […] See on http://www.bibliobsession.net […]

  5. 13 mai 2014

    […] les limites et l’inadaptation aux enjeux d’une (trans)littératie numérique citoyenne à laquelle appelle le CNUM. En creux, il permettent d’en percevoir quelques aspects. Par exemple ils ne comportent rien […]

  6. 3 juin 2014

    […] Librement inspirée du travail original de Sylvère Mercier (Silvae) : http://www.bibliobsession.net/2014/01/06/rapport-cnnum/ […]

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