Entretien avec Maxime Lathuilière, fondateur d’Inventaire.io

La bibliothèque en pair-à-pair est une idée qui revient régulièrement et que j’aime beaucoup. Elle est là pour nous rappeler que l’essentiel du service rendu par les bibliothèques n’est pas le prêt mais la médiation. Après l’affaire Booxup dont Lionel Maurel a parfaitement rendu compte sur son blog, j’ai souhaité en savoir plus sur Inventaire.io, jeune projet que son fondateur le français Maxime Lathuilière a bien voulu me présenter. Je trouve que ses choix, son enthousiasme et ses difficultés d’accès aux données illustrent à merveille le web des communs de la connaissance versus le web des startups qui n’ont pour ambition que le « passage à l’échelle » à tout prix…

Pouvez vous présenter le principe de Inventaire.io?

inventaire.io est une application web permettant de faire l’inventaire de ses livres et de le partager avec ses amis et groupes, ou même publiquement. Pour chaque livre, il est possible de préciser s’il est disponible au don, au prêt ou la vente : il s’agit de cartographier les ressources, rendre visible les possibles. Et cela, en s’appuyant sur et en contribuant au savoir libre : les données sur les livres et les auteurs sont principalement issues de Wikipédia et de son projet frère pour le Web des données, Wikidata. C’est une des grosses différences avec les nombreux sites web traitant des livres : plutôt que de venir alimenter une base de données fermée amenée à disparaître une fois le site mort (et tous les sites mourront un jours à plus ou moins brève échéance), les utilisateurs d’Inventaire sont invités à aller corriger et enrichir le savoir commun. Pour l’instant les ressources sont seulement des livres et les inventaires sont seulement ceux de particuliers, mais je rêve de voir les bibliothèques et les librairies intégrer la carte ! On en reparle un peu plus bas 😉

Qui est derrière ce site? Vous êtes une entreprise? une association? un collectif? Qui êtes vous en somme? 🙂

C’est un projet que j’ai initié seul mais en laissant autant de portes ouvertes que possible : le code est publique et sous licence libre, les évolutions du projets sont discutés publiquement, la traduction du site est contributive. Du coup, des gens intéressés par le projet sont rentrés spontanément, ce qui donne des trucs marrants : je suis encore le seul développeur du projet mais par contre le site a des versions française, anglaise, allemande, suédoise, et des débuts de versions italienne, danoise, norvégienne et espagnole. Il n’y a pas encore d’organisation légale pour soutenir ce projet. Tant que je suis seul à plein temps ce n’est pas un problème, mais l’objectif est d’aller vers une organisation économiquement viable pour pouvoir rémunérer des contributeurs à plein temps, sans avoir à passer par la case Venture Capital. Ça prendra donc naturellement plus de temps que pour les startups « classiques » qui n’ont que les termes « levée de fond » à l’esprit, mais je ne suis pas pressé.

Quelles sont ou quelles seront vos sources de financement?

Pour l’instant, aucune, hormis le RSA qui m’est versé mensuellement. Plusieurs pistes sont néamoins à l’étude pour arriver à la viabilité économique à terme. Commençons par les pistes exclues d’avance : ce ne sera ni la pub, ni la revente des données utilisateurs. Reste la possibilité de prendre une commission sur les ventes si des ventes passent par la plateforme, ou encore la facturation de prestations auprès d’entreprises ou de collectivités territoriales souhaitant utiliser la plateforme et ayant besoin de services périphériques particuliers (présentation de l’outil, aide à la mise en place), l’outil devant lui rester gratuit. Enfin, si ces pistes n’étaient pas fructueuses ou devaient s’avérer contradictoire avec ce que l’on pourrait être considérer comme la « mission de service publique d’initiative privée » du projet, il reste le modèle Wikimedia reposant sur des dons. Sinon, on parle beaucoup de revenu de base et revenu contributif en ce moment, pour ce type de projet, ça résoudrait effectivement beaucoup de problème !

Comment vous différenciez-vous de Booxup qui a récemment fait polémique? 

Commençons direct par les vacheries : n’ayant pas d’iphone, je n’ai jamais pu essayer l’app, donc c’est assez difficile pour moi de répondre à cette question 😉
Cela dit, je pense qu’hormis cette fonctionnalité commune du partage de livre, les deux projets n’ont pas grand chose en commun. Je leur laisse volontiers le titre de Tinder ou Uber du livre (Tunber?). De mon coté, je rêve de construire la brique manquante entre Wikipedia et OpenStreetMap, permettant de cartographier les ressources avec du savoir libre, et à partir de là de marcher tranquillement vers la civilisation post-consumériste. Les statistiques sur les 15 derniers championnats leur donnent beaucoup plus de chance de réussir mais je trouve mon chemin vachement plus marrant.

Vous annoncez sur votre site que des bibliothèques ou des librairies pourraient participer, pouvez-vous nous en dire plus?

En l’état actuel, l’application est destinée aux seuls particuliers entre autres parce que c’est infiniment plus simple : encore personne ne m’a demandé d’importer des données en UNIMARC ou d’utiliser Z39.50. Les librairies c’est encore autre chose, il y a des initiatives avec lesquelles il pourrait être intéressant de se brancher tels que placedeslibraires.fr ou d’autres, mais à ma connaissance il n’est pas possible d’obtenir les données brutes des livres disponibles ou quoi que ce soit qui s’en approche : sans données brutes, on ne peut que faire un lien vers une page du site web et non intégrer directement les résultats dans l’application ou remixer les données pour afficher le tout sur une carte ou que sais-je. Alors voilà ma liste pour Noël 2016 (je m’y prend en avance mais faudra bien ça) : des données brutes de disponibilité des livres dans les bibliothèques et les librairies, requêtable par ISBN ou identifiant Wikidata, en HTTPS, répondant avec du JSON (ou à défaut du XML). Des données brutes, publiques, gratuites, pas un « partenariat » tordu « 1000€ par an pour commencer », l’OCLC m’a déjà fait le coup. L’objectif qu’il faut visualiser c’est que n’importe qui via inventaire.io, ou un autre agrégateur de données de ressources, puisse savoir ce que le libraire ou la bibliothèque du coin (ou même dans un futur pas trop lointain, tout commerçant) a en rayons, sans avoir à demander d’autorisation, ni devoir discuter standard pendant 3 ans ou apprendre un protocole obsolète, et réorganiser tout ça comme bon lui semble, enrichissant le tout avec des données venant des sept coins du web !

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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