Déconnecter pour se concentrer dans les bibliothèques : et si on collait au cliché?

Screen Shot 03-14-16 at 05.13 PMIl y a des années j’avais écrit dans ce blog que les bibliothèques proposeraient un jour des espaces dédiés de déconnexions volontaires comme un nouveau service pour favoriser la concentration de leurs usagers. Je m’étais à l’époque heurté à de l’incompréhension voire à de la moquerie… c’était l’époque où on cherchait à convaincre d’installer du Wifi partout. En 2016, on y est pas encore (ni au wifi partout ni à la déconnexion) mais on s’en approche. D’ailleurs, déconnecter ne veut pas dire couper les possibilités de se connecter à des ressources en ligne mais bien inciter à la bonne gestion de multiples notifications poussées vers l’individu possesseur d’un smartphone. Et s’il fallait plutôt se dénotifier que se déconnecter aujourd’hui? Et s’il fallait passer en mode pull et mettre le push en pause? Parce qu’il est désormais démontré que les notifications sont des capteurs d’attention qui nuisent à la concentration sur une tâche.

Selon les chercheurs, même si vous ne prenez pas votre smartphone en main quand il reçoit une alerte, vous remarquez toutefois qu’il a vibré ou l’avez entendu sonner. Dès lors, vous commencez à penser à ce que pourrait être le message et esquissez un début de réponse. « Bien que les messages de notification soient brefs en eux-mêmes, les pensées liées à ces alertes perdurent bien plus longtemps », expliquent ainsi les auteurs.

Ils en sont arrivés à cette conclusion après avoir soumis une population de volontaires à des appels et de notifications impromptus alors qu’ils effectuaient des tâches nécessitant un peu de concentration. Il en ressort que les personnes notifiées ont commis jusqu’à trois fois plus d’erreurs et ont moins bien réussi les tâches « communes » qui leur étaient confiées. Les appels étaient plus dérangeants pour la plupart des cobayes mais les SMS se sont avérés également très gênants, notamment au volant, où le taux de concentration était en chute libre, dès que le message était reçu. Les chercheurs expliquent que le sentiment que le message pourrait être une urgence déconcentre autant que si la personne se saisissait de son appareil pour répondre…

S’il y a bien un lieu qui doit, entre autres usages, permettre de se concentrer si on le décide c’est une bibliothèque non? Et si pour une fois on collait au cliché? Cette bibliothèque d’une grande école de Commerce de Madrid : IE Business School a mis en oeuvre un dispositif assez malin qui s’appelle Smart Areas

L’idée est simple et efficace : à l’entrée dans la bibliothèque, les notifications des mobiles des étudiants sont automatiquement coupées de manière à favoriser leur concentration. Rien d’obligatoire, c’est une action volontaire de l’usager qui doit au préalable installer l’application mobile et activer le Bluetooth. Il peut alors être géolocalisé (si ses préférences le permettent) et lorsqu’il entre dans la bibliothèque, il reçoit un message rédigé par l’équipe des bibliothécaires pour lui souhaiter la bienvenue, lui indiquer les règles en vigueur les services à sa disposition ou lui proposer de nouvelles ressources. Lorsqu’il ressort de la bibliothèque, les notifications sont réactivées automatiquement. L’application est très simple et disponible sur App Store et Google Play Store (uniquement en espagnol pour l’instant). On comprendra que ce dispositif est destiné aux utilisateurs réguliers des bibliothèques.

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Côté technique le système utilise les beacons, des balises permettant des micro-localisations : 

Beacon signifie simplement balise. Une balise est un boîtier de quelques centimètre qui peut être installé où l’on veut et qui émet dans un rayon jusqu’à quelques dizaines de mètres en Bluetooth Low Energy. Ces balises se signalent aux smartphones qui sont dans leurs environnement et leur permettent de se géolocaliser précisément. On parle de micro-localisation (surtout à l’intérieur des bâtiments où le GPS ne fonctionne pas) mais au fond c’est une vieille technique : celle des phares qui aident les navires à se situer.

Côté respect des données personnelles cet article se veut assez rassurant :

Le Bluetooth est unidirectionnel, autrement si la balise envoie peut-être des informations vers les téléphones, elles ne peuvent en recevoir en retour. Le seul recueil d’information est la localisation des smartphones dans le rayon d’action. C’est ce qu’on appelle un système opt-in : il requiert l’agrément préalable de l’utilisateur.

 En revanche l’utilisation des applis présentent les mêmes limites que toutes les applis : leur concepteur peut demander plus de droits d’accès aux données que nécessaires par exemple le droit de publier sur les pages Facebook. C’est donc à l’utilisateur d’évaluer la confiance qu’il accorde aux applis et aux enseignes qui les proposent.
Ainsi la limite du système : devoir être installé volontairement est une de ses forces quand on pense aux possibles applications commerciales. Ce type de technologie n’est intrusif que si les utilisateurs choisissent de lancer l’application. 

Côté tarif, voici la réponse qui m’a été faite (l’entreprise est très jeune…)

Rates are from 250 € per month / per area, so they can reach all their customers for just less than 10 € a day, instead of printing flyers which have a higher cost if they develop several actions during the month.

Je trouve que ce concept est une bonne manière de proposer un dispositif passerelle de médiation qui s’adapte aux besoins des usagers. Il vient à mon avis en complément des dispositifs de gestion des espaces de type zoning (une zone silence, une zone travail en groupe, etc.) en rendant lisible l’importance non pas seulement du silence mais de la concentration sur la durée. Bien sûr chacun est libre de passer en mode avion quand il le souhaite, mais je trouve que ce type de dispositif est une manière d’encourager à des déconnexions (des dénotifications) volontaires et temporaires. Une manière de sensibiliser à l’importance d’un art du vivre avec le numérique ou à une « Ecologie de l’attention » par opposition à une économie de l’attention comme le propose Yves Citton.

Je trouve essentiel que les bibliothèque sensibilisent à l’enjeu de la qualité de l’attention dans un contexte où elle est en permanence sollicitée en micro-fragments. A travers cette proposition l’institution montre que le problème de la concentration en mode connecté est connu, elle n’impose pas la déconnexion mais incite au bon usage. C’est par des propositions concrètes de cet ordre que l’on contribue à l’objectif d’une diffusion de la culture de l’information.

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

3 réponses

  1. 15 mai 2016

    […] Parallèlement à la montée en puissance du numérique verrait-on naître un courant contraire? Des bibliothécaires proposent d’ouvrir des espaces sans technologie pour les enfants , la dépendance réelle ou supposée des enfants aux nouvelles technologie est en effet une vieille préoccupation, cependant sans aller jusqu’à supprimer la technologie pourrait-on imaginer les bibliothèques comme des lieux ou la déconnexion est possible comme le suggère Silvae dans son article « Déconnecter pour se concentrer dans les bibliothèques : et si on collait au cliché?&… […]

  2. 17 mai 2016

    […] son blog, il milite en faveur « d’espaces dédiés de déconnexions volontaires » comme nouveau service pour favoriser la concentration des […]

  3. 30 mai 2017

    […] Bibliobsession […]

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