Un livre recommandé par un bibliothécaire a 17 fois plus de chance d’être emprunté

Passionnant article qui rend compte d’une étude menée dans les bibliothèques de la Ville de Paris. C’est à ma connaissance la première étude qui met en évidence le fonctionnement de la longue traîne à partir des comportements d’emprunts des usagers à la place des comportement de vente, traditionnellement étudiés.  Pour ceux qui se demandent ce qu’est la longue traîne, j’ai consacré plusieurs articles à ce passionnant phénomène qui a profondément bouleversé ma vision du métier de bibliothécaire. A chaque fois j’ai fait deux hypothèses :

Cette étude confirme mes deux hypothèses ! L’étude porte sur les emprunts de livres réalisés dans les bibliothèques municipales de la Ville de Paris (France) entre janvier et avril 2012. Elle est signée Lumeau Marianne, Thierry Clémence, « La demande de livres de fiction en bibliothèques. », Réseaux 2/2015 (n° 190-191) , p. 275-298, il est en accès verrouillé (soupir).  La taille du catalogue des bibliothèques de la Ville de Paris est considérable :

Les usagers peuvent donc théoriquement choisir des titres parmi les 2,7 millions d’exemplaires imprimés qui composent le catalogue. À titre de comparaison, Brynjolfsson et al. (2003) indiquent qu’un magasin traditionnel dispose de 40 000 à 100 000 volumes, alors qu’un site de commerce en ligne, tel qu’amazon.com ou barnesandnoble.com, offre 2,3 millions de livres imprimés.

L’article met en évidence que les emprunts suivent une distribution a priori similaire au catalogues commerciaux :

Pourtant, il y a un effet de concentration qui est moindre par rapport au traditionnel rapport 80/20 de la loi de pareto :

Traditionnellement, la littérature académique considère que la demande de biens culturels suit une distribution de Pareto. Cette régularité statistique fait couramment état d’une répartition 80/20 : 20 % des titres concentrent 80 % de la demande totale. Par exemple, en étudiant la distribution des ventes cumulées sur les titres de la rentrée littéraire française de 2005, Benghozi et Benhamou (2010) montrent que 16 % des titres réalisent 83 % des ventes. Le tableau 3 indique que, dans le cas de la demande de livres en bibliothèques parisiennes, 20 % des titres réalisent 66,44 % des emprunts totaux. La demande de livres dans les bibliothèques de la Ville de Paris semble donc être distribuée de manière relativement peu concentrée.

Comment expliquer que cette concentration soit moindre? Les auteurs émettent trois hypothèses :

Cette dernière hypothèse a fait l’objet d’un examen plus approfondi à partir des dispositifs de médiation suivants (qui sont très peu nombreux en fait)  L’impact de ces dispositifs de médiation est très clairement mise en évidence :

les titres les plus empruntés ont largement bénéficié d’un rayonnage favorable. Ainsi, parmi les 1 069 titres ayant bénéficié d’une telle recommandation, 502 d’entre eux font partie des 10 % des ouvrages les plus empruntés. De même, le tableau 4 montre que les titres les plus empruntés ont bénéficié d’un étiquetage favorable. En effet, parmi les 50 coups de cœur des bibliothécaires, 27 ouvrages font partie des 10 % des titres les plus empruntés sur la période. Ces résultats suggèrent que les deux types de recommandations issues des bibliothécaires influencent positivement la demande de titres des usagers en bibliothèques.

L’étude se concentre alors sur la manière dont les usagers des bibliothèques sont influencés par l’exposition médiatique relative aux prix littéraires (nominations et lauréats). Le résultat est le suivant :

Les titres les plus empruntés ont été les plus récompensés. En effet, parmi les 42 titres lauréats d’un prix littéraire entre 2006 et 2010, 31 (soit 74 % du volume total) sont présents dans les 10 % des ouvrages les plus empruntés. Ce type de recommandation semble donc positivement influencer le choix des emprunteurs. Le tableau 5 montre également que, parmi les 319 titres empruntés ayant été nominés à un prix littéraire en 2006 et 2010, seulement 124 (soit 39 % du volume total) font partie des 10 % les plus empruntés. Enfin, le tableau 5 indique que, parmi les 417 titres ayant fait partie des meilleures ventes entre 2006 et 2010, 350 font partie des 10 % les plus empruntés en bibliothèques. Ce résultat suggère une corrélation positive entre l’emprunt et l’achat, dans la mesure où les titres largement empruntés seraient également des titres ayant été largement achetés sur des périodes antérieures.

Enfin, les auteurs de l’étude ont cherché à connaître l’impact des différents modes de recommandation, entre médiation externe et médiation interne aux bibliothèques. C’est ce résultat qui me semble essentiel :

Au vu de ces résultats, les recommandations issues des bibliothécaires semblent avoir un impact plus important sur le nombre de fois où un titre va être emprunté, que les recommandations issues des experts. En comparant les coefficients, on observe qu’un titre sélectionné et mis en avant sur un présentoir dédié par les bibliothécaires (respectivement signalé par un étiquetage favorable) sera emprunté 17 fois plus qu’un titre ne bénéficiant pas d’une telle visibilité, contre 11 fois plus pour un titre ayant été récompensé par des experts. 

Je vois dans cette étude un véritable encouragement à développer des dispositifs de médiations permettant de favoriser les circulations dans la bibliodiversité selon un schéma qui pourrait ressembler à ça : La longue traîne a été initialement théorisée dans le domaine du numérique, la question de savoir si elle s’y applique ne se pose donc pas. Il est clair que l’enjeu est de faire en sorte que notre capacité de recommandation se développe au bénéfice de la circulation des idées dans la longue traîne. Pour conclure, cette étude met aussi en évidence en creux qu’un dispositif comme PNB ne permet en aucun cas de bénéficier de la diversité culturelle liée à la recommandation dans la longue traîne. Le catalogue acquis par chaque bibliothèque est nécessairement pauvre du fait du coût des titres. De même, le système des jetons, au lieu d’encourager la recherche d’un accès à la bibliodiversité vient sanctionner budgétairement l’influence de la médiation sur les emprunts. Avec un tel modèle d’accès, plus les bibliothécaires pratiquent des médiations, et moins ils peuvent le faire! Le livre numérique proposé dans ces conditions signera-t-il la fin de la capacité de recommandation et de l’influence des bibliothécaires sur l’accès à la bibliodiversité des contenus?

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