Vers une littératie des communs (à l’Ecole) avec Hélène Mulot

Voici une longue interview très stimulante d’Hélène Mulot, professeure-documentaliste qui vient de terminer un mémoire sur la littératie des communs. Nous nous croisons depuis quelques années au sein du collectif SavoirsCom1 et j’avais envie de l’interroger sur son parcours et son rapport à l’enseignement des communs. Merci à elle pour la qualité de ses réponses (c’est moi qui surligne certains passages).

Retrouvez son blog ici  et suivez-là sur Twitter :

 Peux-tu te présenter brièvement, quel est ton parcours? 

Je suis professeure documentaliste. Avant le CAPES de documentation, j’ai eu un long parcours dans les études : un DUT information-communication option documentation (c’est au lycée que j’ai su que je serai documentaliste). Mais à 20 ans à peine je ne me voyais pas encore travailler. Alors je suis repartie de presque 0 jusqu’à une maîtrise d’histoire immédiate qui a porté sur la presse jeunesse – je savais alors que je voulais être prof doc… et rien d’autre.

Comment en es-tu venue à t’intéresser à la littératie des communs à l’Éducation nationale?

Je dois ici compléter mon parcours, non pas pour étaler mon CV mais peut-être pour comprendre pourquoi et comment j’en suis venue à me pencher sur la question des Communs. Deux engagements précieux et porteurs de sens : d’abord je contribue, avec une équipe, au site Doc pour Docs  basé sur la mutualisation, la coopération ; et ensuite, au sein du collectif que tu connais bien, SavoirsCom1. Être dans (et de) ces collectifs qui fonctionnent de manière horizontale et qui sont eux-mêmes des Communs donne du sens à mon parcours professionnel et aussi personnel. Je crois beaucoup en la force et puissance de ce travail collectif, où aucune ambition personnelle ne vient brouiller le travail de fond. Ces collectifs existent au-delà de leur site Web ou d’un article publié : la publication n’est finalement qu’un prétexte à des réflexions plus larges et ouvertes.

C’est très exactement au début de l’été 2012, que j’ai eu connaissance du mot Communs lorsque mon lbres-savoirsamie Marion Carbillet a posé entre mes mains LE livre qui m’a fait entrer dans les Communs. Il s’agit de Libres Savoirs édité par C&F éditions. Quelques mois plus tard, Louise Merzeau inaugurait un nouveau Master 2 en  Information et communication : mutations et enjeux pour la Société, axe Biens Communs, qui m’a tendu les bras. Ce master allait me permettre de structurer des intuitions et  donner une assise scientifique à mes explorations empiriques à travers l’étude des Biens Communs numériques et pédagogiques. C’est au même moment que j’ai rejoint le collectif SavoirsCom1 me retrouvant dans les valeurs et les engagements portés par le manifeste.

Nous nous sommes très vite posées la question de savoir dans quelle mesure ces idées, ces questionnements pouvaient être porteurs de sens au sein de l’Education nationale. Les Communs numériques étaient-ils compatibles avec les missions de l’École ? Était-ce un modèle de production de connaissances transposable et enseignable ? Nous avions la conviction profonde  qu’il existe des moyens éducatifs et pédagogiques qui permettent à la fois une indépendance vis-à-vis des grands groupes et une autonomie des usagers. Pour mener à bien mes travaux du master j’ai ouvert une nouvelle rubrique sur mon blog L’Odyssée d’Ln sur les Communs et j’ai senti un certain intérêt parmi les membres de mon réseau professionnel. Cette question-là était à creuser, cela me paraissait une évidence. Pour autant, fin 2013, encore peu de  traces des Communs existaient dans l’enseignement ou à l’Ecole. C’était alors un objet d’étude émergeant, parfois perçu  comme une forme de militantisme. D’ailleurs, les principaux chercheurs qui s’en sont saisis appartiennent souvent à un collectif ou association telles que VECAM, SavoirsCom1, Wikimédia fondation, Mozilla ou au monde du logiciel libre. J’avais l’image du chercheur qui doit garder une forme de distance avec son objet d’étude afin de garder une rigueur scientifique. Finalement, j’aime bien l’idée d’une recherche partagée, c’est ainsi que j’ai conçu mon travail pour le master, en m’imprégnant de mon sujet de recherche, en n’hésitant pas à publier sur des intuitions mal abouties. C’est dans les échanges et débats qu’ils ont suscités que j’ai pu aller plus loin encore dans la couv_grandirConnectesréflexion.

Nous sommes un certain nombre de professeurs documentalistes à s’être saisis de cette question à travers des formations  aux REL (ressources éducatives libres), aux licences Creative Commons qui sont l’entrée la plus évidente dans les Communs. Très vite, nous avons questionné nos pratiques, nos séances, nos postures ainsi que les pratiques culturelles et médiatiques des élèves comme nous invite à le faire Anne Cordier à travers son ouvrage Grandir Connectés.

Peux-tu expliquer les différences entre littératie des communs et  littératie numérique ? Quelles sont les différences avec l’éducation aux médias et à l’information (EMI) ?

Plus que les différences se sont surtout les convergences et complémentarités qu’il convient de comprendre. A trop vouloir séparer, on en oublierait presque qu’il est plutôt essentiel de penser en terme de transfert.

Dans le (petit) collège où j’enseigne, j’ai la chance d’avoir pu mettre en place une progression autour de la culture de l’information à travers un module de « culture numérique ». Le terme est, je l’avoue bien mal choisi parce que la culture ça ne s’enseigne pas, mais il y a 3 ans quand j’ai présenté le projet à l’équipe de direction, c’était le terme qui parlait le plus et qui semblait le plus accrocheur pour les familles, pour les collègues et pour les élèves. Depuis on parle d’EMI, éducation aux médias et à l’information, même si l’EMI n’est pas QUE numérique. Ce que j’ai aimé dans l’EMI, et l’apparition de ce terme, c’est qu’il nous a permis de penser ces convergences entre l’info-documentation, la culture de l’information, la culture numérique, l’éducation aux médias. La littératie des Communs ne vient ni en plus, ni comme un à côté. J’aime beaucoup l’expression de M. Reverchon-Billot qui dit que l’EMI « irrigue ». Elle irrigue l’info-documentation, comme elle irrigue les cours de français ou d’histoire. La littératie des Communs, c’est un peu la même chose. Elle vient donner une dimension éthique, sociétale à l’enseignement. Si on devait lui donner un  objectif ce serait peut-être celui de permettre le développement d’une conscience structurée et critique des Communs chez les élèves. Une conscience d’un lire et écrire dans une logique de savoirs partagés.  Cela passe par un certain nombre de compétences et de séances pédagogiques que les professeurs documentalistes, notamment, mettent déjà en œuvre autour de leur enseignement en info-doc et en EMI autour de l’engagement et de construction de la citoyenneté.

Ces liens EMI / littératies des Communs / littératie numérique se trouvent synthétisés dans la matrice EMI que nous avons pensée, écrite en équipe TraAM sur deux années, aidés par une formidable dynamique de coopération des collègues de l’académie. La forme de cette matrice, un tableau à multiples entrées, permet de positionner chacun d’eux et d’en visualiser les liens.

 

A qui est-elle enseignée et à quels niveaux dans l’Education nationale? 

En ce qui concerne la littératie des Communs à proprement parler, difficile à mesurer. Dans le cadre de mon mémoire, je me suis appuyée sur des entretiens de 8 professeurs documentalistes sensibilisés à cette question-là. Si certains sont très avancés sur le sujet d’autres ont encore du mal à appréhender ces notions.

Ma première hypothèse a été de penser que les Communs étaient un objet d’enseignement à travers un certain nombre de notions. Mais je me suis rendu compte assez vite que cette entrée-là était bien trop restrictive car cela limitait ce que je pressentais : à savoir que les compétences liées aux Communs s’inscrivaient dans un champ plus large lié entre autres aux Sciences de l’information. Nous avons abouti à définir la littératie des Communs qui, au sein des autres littératies, se caractérise par les valeurs culturelles, sociales et éthiques qu’elle porte.

Au-delà de cet enseignement, c’est dans nos postures d’enseignants que nous pouvons promouvoir les Communs au sein des établissements. Quatre exemples concrets.

J’ai créé, il y a deux ans maintenant,  un pédagolab dans mon collège qui permet à des collègues de travailler, réfléchir, construire ensemble : une communauté d’intérêts s’est constituée d’abord autour de la question des outils numériques et de la pédagogie qu’ils induisent.

Autre exemple celui de la promotion des outils libres. Il y a quelques années encore, mal connus et perçus comme contraignants, je suis aujourd’hui fière d’expliquer aux collègues et aux élèves pourquoi nous avons Open Office et pas la suite Microsoft, pourquoi nous utilisons Photo Filtre et pas Photoshop, et pourquoi Framapad est un outil essentiel.

Troisième exemple, celui du lien avec le Fablab Artilect de Toulouse qui a permis à une classe de 4e de mener un projet de construction d’une maquette de portail à crémaillère dans ce Tiers Lieux. Les élèves ont saisi in situ la philosophie du lieu. Pour preuve, Gilan qui a pu réparer son stylo cassé en dessinant et imprimant un nouveau capuchon. Anecdotique certes mais personne ne lui a dit qu’il pouvait faire ça. L’occasion de créer sur Vikidia l’article Fablab, d’appréhender l’écriture collaborative et de voir ce qu’il est devenu.

Enfin, en donnant des espaces-temps dans une journée scolaire pour qu’élèves et personnels du collège puissent s’approprier le CDI avec des performances permettant de mettre en valeur leurs talents scolaires, artistiques, scientifiques, techniques…. J’ai appelé cela Flash Masterpiece en référence aux performances éphémères des flash mob. J’aime beaucoup l’idée que le lieu CDI puisse être un Communs en tant que lieu mais aussi en termes d’apprentissages.

Peux-tu nous décrire quelques séquences pédagogiques, rapidement?

Elles commencent à être nombreuses. L’entrée la plus évidente pour les élèves, est de partir de leurs propres pratiques et de les amener à se questionner. Ils connaissent tous Wikipédia : nous pouvons les amener à comprendre en quoi cette encyclopédie est un Communs. Nous abordons alors les licences Créative Communs. Pour cette fin d’année, j’ai ainsi un projet proposé par Muriel Almayrac intitulé « les Communs en vacances » : les élèves doivent « adopter » une image du domaine public ou sous licence CC parmi un certain nombre sélectionnées pour leur lien avec le thème des vacances et laisser libre cours à leur créativité pour « l’élever » : la remixer, la redocumentariser en réutilisant tout ce que nous avons fait dans l’année (un nuage de tags, un montage sonore, un montage vidéo etc)

Plus inattendu peut être de prime abord, j’aime bien lorsque j’aborde les réseaux sociaux de type Facebook ou Twitter, faire prendre conscience aux élèves que ces plates-formes constituent une certaine forme d’enclosure pour l’accès à l’information. Nous partons, là encore de leur propre pratique et de la manière dont ils s’informent et comment leurs relations influencent ou non leur opinion. En abordant les réseaux sociaux, on aborde des notions sous-jacentes aux Communs : communauté, rediffusion et partage, recommandation de ressources jugées intéressantes. Nous essayons de comprendre comment on peut entretenir (et parfois enfermer) ses centres d’intérêt par le partage. On peut alors montrer aux élèves que certaines contraintes (techniques et d’interopérabilité,  par exemple les .docx) empêchent une appropriation de l’information et freinent le développement des connaissances.

Des séances aussi autour de la présence numérique, de la captation des données par Google, des limites aux libertés individuelles et des données personnelles en lien avec l’EMC (enseignement moral et civique).

Les pratiques culturelles de nos élèves  arrivent dans nos réflexions de professeurs documentalistes, notamment par le biais  du terme « créativité » et la question du renouvellement de l’apprentissage que la création, via les outils, va enclencher (chercher, essayer, se tromper)   et la problématique de l’accessibilité aux connaissances (dans une séance, je leur rappelle que 80 % du Web est invisible). On peut regarder aussi du côté des fanfictions.

Il y a derrière les  questions de l’engagement, de la construction du citoyen, des choix politiques. Dans les travaux d’Anne Cordier autour des pratiques informelles des élèves, j’ai relevé l’expression d’un lycéen qui parle de « programme politique numérique »… une belle définition des Communs en somme !


D’année en année, je mesure à quel point les élèves ont une conscience non verbalisée des Communs… récemment, alors que nous bouclions une séance Wikipédia, nous avons débattu autour de la controverse licences CC vs Copyright. L’idée de Communs est présente chez les adolescents, reste à voir comment la verbaliser, la structurer. On l’a fait il y a quelques années avec le copier-coller, reste à creuser pour l’ensemble des connaissances et des ressources. L’idée de « piratage » est très mal comprise par mes collégiens par exemple. C’est un concept qui ne leur parle absolument pas.

Le statut du copier-coller à l’école a-t-il évolué ces dernières années?

C’est une évidence puisqu’il est devenu objet d’enseignement à travers le document de collecte qui se base sur les travaux de Nicole Boubée « Le rôle des copiés-collés dans l’activité de recherche d’information des élèves du secondaire ». Le document de collecte est à la base un empilement de copiés-collés, sourcés. On part donc bien d’une pratique empirique et informelle des élèves lorsqu’ils font des recherches pour arriver à un « savoir copier ».

Mais le document de collecte au-delà de cette simple manipulation technique CTRLC/CTRL V permet de travailler d’une part sur le cheminement de recherche, la construction d’un discours personnel  en vue de l’acquisition et le partage de connaissances et d’autre part sur la recommandation à des pairs de ressources jugées fiables et/ou pertinentes. Travailler ainsi permet de comprendre que les savoirs sont des biens communs destinés à être partagés et enrichis.

Penses-tu que les professeurs documentalistes soient en train de prendre ce virage?

Là encore, impossible de parler pour l’ensemble d’une profession. Par contre, bien sûr que j’y crois. Les choses bougent : Les Communs ont été cette année sujets de Capes externe de documentation, à travers un sujet, certes (trop) restrictif  aux ressources éducatives libres, mais c’est une aubaine. Parce que ça veut dire que dans les ESPE, et globalement chez tous les futurs candidats les Communs seront mis en débat! Sans doute peut-on faire confiance aux  formateurs pour élargir la question sur toutes les dimensions des Communs à l’Ecole. La notion rentre aussi dans les plans de formation  académiques ; nos revues professionnelles et associations professionnelles (ANDEP et APDEN) comment aussi à s’y intéresser. Dès 2014, Brigitte Pierrat, alors chargée de veille au Ministère de l’Éducation nationale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, cite  les Biens Communs parmi les quatre concepts émergents en éducation : « Nomades, MOOC, biens communs, datas ». Ce n’est donc qu’un début ! L’entrée de l’EMI dans les programmes scolaires devrait être un levier  important.

Quels sont les freins dans les établissements ? Quels sont les freins institutionnels ?

Je ne sais pas si ce sont des freins ou plutôt qu’il faille laisser le temps au temps. On peut aussi sans tabou parler d’un certain manque d’intérêt pour cette question. Mais les choses bougent. Dans le cadre des entretiens que j’ai pu mener dans le cadre de mon master, j’ai relevé plusieurs raisons pour ce manque d’intérêt ou plutôt de connaissances. Les Communs sont parfois réduits à une facette de leur définition,  soit la ressource (on pense alors que les Communs sont juste des ressources, des outils ou de données qu’il suffit de rendre accessibles, à la fois dans leur consultation, ou alors que tout ce qui touche au libre fait partie des communs. Autre restriction, celle du mode de gouvernance liée à la question des droits d’auteur et des licences libres. Pour d’autres, les Communs représentent  une forme d’idéal pour l’enseignement qui permettrait de tout montrer, faire écouter, visionner sans se poser la question du droit. Les Communs seraient un égal accès à la culture pour tous. Autre point d’accroche, c’est, je crois, une politisation a priori de la notion.

Reste aussi  la  complexification de la notion et un sentiment de manque d’expertise. Et là, nous avons un gros travail de vulgarisation à faire  en partageant des cas concrets, des exemples de séances… J’avais relevé aussi des réserves sur leur impact pédagogique.

Au-delà, restent quand même des contraintes au sein de l’établissement. Je pense notamment aux contraintes matérielles qui restent une réalité : les aléas de fonctionnement des réseaux, des règlements et des chartes informatiques souvent contraignants. L’autre difficulté est le manque de formation qui nécessite un gros investissement personnel pour de l’auto-formation.

Faire entrer les Communs à l’École n’est pas une fin en soi ; il s’agit avant tout de former à des situations d’apprentissage et des postures comme je l’ai dit plus haut.

Y-a-t-il des liens avec les bibliothèques et les bibliothécaires dans les travaux que tu mènes? 

Cette interview en est un non ?! Je crois que nous avons mutuellement beaucoup à nous apporter pour co-réflechir ces nouveaux rapports aux connaissances et à leur diffusion. Le lieu CDI, s’il doit rester intrinsèquement pédagogique, est en mouvement. Les bibliothèques ont ouvert des portes que pour ma part, je suis : celui des grainothèques en est un exemple. Celui des Bibliobox en est un autre. Nous aurions tout à gagner à mutualiser davantage nos réflexions par exemple,  en nous rapprochant de ce que fait Thomas Fourmeux autour de l’eBookEnBib … des mois que je repousse ce travail-là. Il y a quelques jours des initiatives m’ont interpelée aussi comme celle de la BU de Paris Ouest qui a créé un espace « bibliothèque libre et participative » un peu à l’image des #BiblioDebout ou celle de la Bibliothèque Louise Michel Biblio Remix Junior, « l’occasion d’avoir leur vision de la bibliothèque et d’imaginer des projets pour et avec eux. » De belles idées partagées à décliner pour nos CDI !

 

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris.

Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance.

Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel

Les billets que j’écris et ma veille n’engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

1 réponse

  1. Als33120 dit :

    Merci, j’ai rajouté la référence à l’article de Vikidia.

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