Passer du discours de l’insertion sociale à celui du développement économique?

On constate depuis plusieurs années une inflation des dispositifs liés à l’emploi et à l’insertion dans les bibliothèques. Rien d’étonnant à cela vu le contexte français…. le chômage n’a jamais été aussi élevé et les politiques publiques s’adaptent, bibliothèques comprises. Mais un point ne cesse de me déranger dans les discours professionnels qui accompagnent ces pratiques.

Les bibliothécaires mettent en avant l’accompagnement social du chômage (à travers par exemple l’insertion ou la cohésion sociale), jamais celui du développement économique. Cette notion (politiquement critiquable) est aujourd’hui massivement utilisé par les exécutifs nationaux et locaux acteurs territoriaux. C’est celle qui est la plus « porteuse » c’est-à-dire, du point de vue des acteurs des politiques publiques que sont les bibliothèques, celle qui est la plus à même d’être entendue pour aboutir à la validation d’objectifs et l’attribution de moyens correspondants. Le pragmatisme budgétaire doit à mon sens nous amener à ces repositionnements, quitte à épouser un air du temps fait d’économisme bas de plafond…

Le mémoire de DCB de Yoann Bourrion consacré à « l »insertion professionnelle » date de 2011, or il ne comporte presque aucune mention de la notion de « développement économique »… L’ouvrage de Georges Perrin aux Presses de l’Enssib parle de services dédiés à l’Emploi. Autre exemple, cette réponse à la question posée au service question-réponse de l’Enssib :

Je cherche des ressources (numériques de préférence) sur le thème de la bibliothèque actrice du développement économique local.

Vous cherchez des ressources sur le thème de la bibliothèque actrice du développement économique local.

A notre connaissance, il n’existe pas de document de synthèse sur le sujet. Nous vous livrons toutefois les résultats de nos recherches.

Le document le plus pertinent au regard de votre demande est selon nous une intervention de Philippe Chantepie, lors des estivales de l’enssib en 2014 (Se passer des bibliothèques ?) : L’impact économique de la bibliothèque. Chantepie, Philippe. Intervention filmée lors des estivales de l’enssib, 2014

Le conférencier recommandé mentionne à juste titre  la mesure de l’impact économique des bibliothèques. J’ai participé pour la Bpi au livre blanc de l’AFNOR portant sur la norme ISO 16439 qui vise à tenter de quantifier cette approche de l’impact économique des bibliothèques. Je suis convaincu de l’importance de ces approches, mais il ne faut pas confondre l’impact économique des bibliothèques avec leurs contributions aux politiques publiques du développement économique. Dans un cas on parle de l’implantation même de la bibliothèque sur le territoire (par exemple flux de déplacements de populations qui créent de l’activité économique dans le quartier) dans l’autre il s’agit des actions volontaires de la bibliothèque pour s’inscrire dans les politiques publiques de l’emploi… Bien sûr les deux ne s’opposent pas mais elles diffèrent. 

Il suffit de regarder la liste des fiches-actions emploi qui figurent sur le site pro de la Bpi pour se rendre compte de la variété des dispositifs de contribution des bibliothèques aux politiques de l’emploi. De nombreuses bibliothèques se sont engagées dans cette voie, mais combien valorisent ce travail au regard de la contribution au développement économique du territoire? (donc avec les indicaeurs des services publics de ces secteurs). Combien quantifient le nombre d’entreprises qui ont été créent suite au séjour dans une bibliothèque? Combien mettent en avant l’entrepreneuriat alors même que le nombre de jeunes entrepreneurs va probablement exploser?

Si l’envie de créer son entreprise a subi un léger recul en France par rapport à janvier 2016, elle culmine encore aujourd’hui à 30%. Opinion Way note que les projets entrepreneuriaux des Français sont de plus en plus envisagés à court terme. Ainsi, ils sont 47% à envisager la concrétisation de tels projets d’ici moins de deux ans.

Ce qui transparaît le plus de cette étude, c’est l’intérêt grandissant des jeunes générations pour l’entrepreneuriat. 62% des 18-24 ans aimeraient créer ou reprendre une entreprise. Chez les 25-34 ans, ils sont 46% à souhaiter se mettre à leur compte. Contrairement à leurs aînés, les jeunes sont bien moins frileux lorsqu’il s’agit d’envisager de prendre le statut d’auto-entrepreneur : 37% des moins de 35 ans déclarent ainsi qu’ils s’orienteraient vers l’auto-entreprise et le travail indépendant contre 26% du total des actifs français.

Attention je ne dis pas les bibliothèques ne font pas assez à ce sujet, je dis juste qu’à force de nous penser comme des acteurs socio-culturels et donc des accompagnants sociaux nous oublions trop souvent que les bibliothèques sont aussi des acteurs du développement économique… (et parfois les actions concrètes mises en œuvres sont tellement proches que ce sont « juste » des manières de se positionner auprès des élus)

Faute de ce type de discours auprès des décideurs, pas étonnant qu’ils créent des espaces de co-working à tour de bras en ne pensant pas une seconde que des bibliothèques peuvent, parfois, jouer un rôle à ce sujet… Et si les bibliothèques tissaient des partenariats pour répondre aux aspirations de toute une partie de la jeunesse française? Si elles prenaient au sérieux que l’ESS (Economie Sociale et Solidaire) est une voie trop peu connue?  Que les communs de la connaissance peuvent s’accompagner des communs de l’emploi? Et si elle arrivaient aussi à hacker les pures logiques économiques à l’oeuvre dans les incubateurs de start-up qu’on voit se développer dans certains grands établissements en montrant que ce n’est pas la seule voie possible? Et si on pouvait faire tout ça en continuant à remplir des missions d’accompagnement au retour à l’emploi plus classiques mais en les présentant différemment? Et s’il fallait en finir avec le troisième lieu porté en bandoulière et parler plutôt de contribution au développement économique des indépendants?

La journée d’étude « La bibliothèque, levier d’une dynamique sociale ? » abordera certains de ces sujet. Elle se déroulera mardi 24 janvier 2017 dans la grande salle du Centre Pompidou. Elle est organisée conjointement par la Bibliothèque Publique d’Information et par l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) – groupe Ile-de-France. Il reste des places !

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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