la Communauthèque de Marmande : et si chacun pouvait classer les livres?

Tout est parti de cette photo publiée sur le Facebook de la médiathèque de Marmande, accompagnée de ce texte : 

Avec la rentrée, nous inaugurons un espace un peu singulier dans le paysage des médiathèques françaises, avec la création de notre Communauthèque !

Ne vous êtes-vous jamais demandé : et si vous passiez à côté d’un livre qui vous bouleverserait parce que vous ignorez l’étagère où il est rangé ? Au sein d’un environnement extrêmement ordonné (chaque livre étant rangé selon une classification bien précise), nous mettons à votre disposition un espace que vous pouvez construire, pour s’approprier ensemble le lieu qu’est la médiathèque. Placez des livres que vous avez aimé, prenez ceux que d’autres ont aimé… Une bibliothèque basée sur le coup de coeur, et non sur un modèle de classification. Car la lecture, c’est avant tout une affaire de passion !

 J’ai voulu en savoir plus et j’ai contacté Julien Cestac qui m’a très rapidement répondu merci à lui !

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

 
Je m’appelle Julien Cestac, j’ai 24 ans et suis responsable du secteur adulte de la Médiathèque de Marmande (Lot-et-Garonne) depuis avril dernier. J’ai récemment fini mes études à l’IEP de Toulouse et j’ai travaillé un moment à la Médiathèque de Toulouse avant d’arriver ici. Je m’intéresse aux démarches participatives et aux expériences dans ce domaine en médiathèque.

 

Pouvez-vous décrire le dispositif en quelques mots ? 

 

J’ai installé cette structure en début de semaine, pour l’instant nous laissons les curieux regarder… Une fiche explicative est tout de même posée à côté. Aussi, pour inciter les gens à la construire (car peut-être que peu de personnes l’alimenteront), je souhaiterai faire une réunion tous les deux mois, en invitant des gens à venir et autour d’un café, l’idée serait de vider la Communauthèque, et de proposer aux gens de la remplir. J’envisage de mettre à disposition une titreuse pour développer avec eux une signalétique propre à chaque fois.

 

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L’intérêt du projet peut être de mélanger des thèmes qui n’ont rien à voir, pour développer des étagères par centre d’intérêt, où faire des liens thématiques que les systèmes de classification ne permettent peut-être pas. Il est ainsi génial de se dire que nous sommes probablement la seule médiathèque de France à avoir désormais un espace « Kung fu automobile », aussi éphémère et curieux soit-il.

 

Ce n’est pour autant pas obligé de faire un fonds de mélanges, ni de suivre le mode d’emploi. C’est juste une proposition pour les gens les plus impliqués, mais vous pouvez également laisser un document tout seul comme sur un présentoir. J’insiste sur le fait que c’est de toute façon inhérent au projet que rien ne soit obligé. J’invite les gens à se l’approprier comme ils l’entendent, cela doit avant tout être un espace de liberté bibliothéconomique.

 

C’est également une démarche qui vise à nous interroger sur notre accès à la documentation et à l’information, ainsi qu’à notre capacité à échanger et coopérer pour partager des documents (je pense ici au cinquième point de la charte Bib’lib, « Les bibliothèques sont un espace public ouvert à l’expérimentation et à l’échange collaboratif des savoirs de tous types sur un territoire. »). Dans un environnement numérique où ce sont des algorithmes informatiques qui hiérarchisent les résultats de recherche et où les gens échangent de plus en plus d’informations sans se voir, la Communauthèque pourrait être une solution pour créer du lien social, mettre la passion, le goût ou l’opinion dans un système documentaire. Le projet encourage en effet le partage d’information de façon horizontale entre citoyens. 

 

Tous ces éléments permettent de répondre à certaines réactions qui estiment qu’il s’agit d’un simple « charriot à retours non rangés », d’une « boite à livres » ou d’un « présentoir mis à disposition ». Cela peut être cela si ses usagers le décident, mais cela devrait surtout devenir autre chose, à savoir une bibliothèque participative, construite par des lecteurs qui ne sont pas bibliothécaires. Ils pourront donc s’affranchir des normes d’organisation que nous utilisons dans notre métier et avoir toute liberté pour créer des fonds assez improbables – mais qui n’en seront sans doute pas moins pertinents et feront des heureux. Le projet est désormais en phase de test et les curieux peuvent commencer à l’animer. Le premier atelier communauthèque, destiné à vider et refaire la communauthèque aura lieu le 18 octobre de 16 à 18h. Cela permettra d’inaugurer cette structure de façon conviviale autour d’un café. Ce serait merveilleux que d’autres médiathèques reprennent le concept et essayent de leur côté pour voir ce que cela donne !

 

Les documents sont-ils de la médiathèques ou ce sont des dons ?

 

 Il s’agit de documents de la médiathèque (et non de dons ou de dépot).

 

Comment souhaitez-vous développer ce dispositif ?

 

L’idée serait de décliner ce concept sur un ensemble d’événements et d’espaces. A titre d’exemple, nous faisons le 23 septembre prochain un atelier d’acquisition participatif de BD, qui consiste à présenter des BD au public. Nous n’en achèterons qu’une partie et ce sera à eux de se mettre d’accord. (pour ce projet, j’ai repris l’idée d’une médiathèque faisant déjà cela en Rhône-Alpes)

 

Comment vous est venue cette idée ?

 

Je faisais de la socio de la culture en sciences po pendant mes études, et j’avais vu qu’un certain nombre de sociologues critiquaient l’environnement très normatif de nombreuses institutions culturelles la classification est un processus assez complexe, que les gens ne comprennent pas tous bien ; il me semble que cela laisse peu de place à la spontanéité et à la passion, qui correspondent pourtant bien à la lecture. L‘idée vient donc de l’envie de développer un outil qui favorise l’échange et la participation des publics (jusqu’à décider de quelque chose au sein de la médiathèque). Dans une logique horizontaliste, l’objectif serait que cette structure soit animée par les usagers, ce qui changerait des usagers traditionnels où ils demandent conseil à un bibliothécaire.

  

D’où vient le terme communauthèque ? 

 

Je l’ai « imaginé », mais disons qu’il est assez courant de contracter des noms avec le mot thèque pour pas mal d’animations dans notre métier, donc… Encore une fois, merci de votre intérêt pour mon projet, en espérant que l’article donnent envie à d’autres d’essayer.

 

Voilà c’est un projet expérimental comme je les aime, un vrai dispositif de médiation qui pourrait devenir un commun(s) de la connaissance… qui va s’affiner avec le temps, Julien reviendra nous donner des nouvelles de ce projet. Ce qui est rigolo est de voir que le terme Communauthèque est aussi employé par SavoirsCom1 dans un projet qui vise à rassembler un fonds de référence sur les communs ! 

 

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

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