la Communauthèque de Marmande : et si chacun pouvait classer les livres?

[ Edit de Julien, octobre 2018 : il y a un plus d’un an, Silvère m’avait contacté après avoir entendu parler d’une expérience que je menais au sein d’une médiathèque. Il m’avait proposé de présenter mon projet dans un article en attendant de voir son évolution. J’ai eu l’occasion de tester le dispositif, mais pour différentes raisons, j’ai mis le projet en veille. Cependant, Silvère pense que cela pourrait être intéressant de conserver cette présentation en ligne, si cela peut inspirer d’autres personnes et laisser places à de nouvelles expérimentations… C’est donc avec ce petit edit et quelques corrections que vous pouvez vous replongez dans le projet de la Communauthèque ! ]

 

 

 J’ai voulu en savoir plus et j’ai contacté Julien qui m’a très rapidement répondu merci à lui !

 

Pouvez-vous vous présenter ? 

 
Je m’appelle Julien, j’ai 24 ans et je travaille dans une médiathèque. Après mes études à l’IEP de Toulouse, j’ai travaillé dans différentes villes et bibliothèques. Je m’intéresse aux démarches participatives et aux expériences dans ce domaine en médiathèque.

 

Pouvez-vous décrire le dispositif en quelques mots ? 

 

Le principe de la Communauthèque consiste à proposer, au sein d’une médiathèque, un espace de rangement que les gens organisent comme bon leur semble. Par rapport au reste de nos collections où l’on doit faire des choix (classement alphabétique ou systématique en Dewey par exemple), l’idée serait de leur proposer de décider de la cohérence d’un espace. Nos classements habituels se veulent pratiques, c’est nécessaire, mais du coup on cloisonne les différents domaines de connaissance, et ce n’est pas forcément naturel d’aller dans une partie des collections où l on ne va jamais… La Communauthèque, c’est proposer aux usagers de réunir les documents de leur choix, de faire leurs propres sélections en leur donnant la liberté de mélanger des fictions et des documentaires, des livres et des films, sur des sujets qu’on ne relie pas forcément d’habitude.
Concrètement, une titreuse peut être installée sur la Communauthèque pour que la personne imprime sa propre signalétique. Elle doit pour cela être assistée d’un agent, qui veillera également à modifier la localisation du document sur le SIGB. Un mode d’emploi doit également être posé sur l’installation, mais il doit être bref pour ne pas fixer trop de contraintes, et l’agent qui s’occupe du projet doit être disponible pour aiguiller les personnes intéressées. Si un groupe d’usagers intéressés se dégage (et c’est souhaitable), on peut envisager des ateliers/rencontres pour enlever les sélections faites et en refaire d’autres collectivement, afin d’alimenter et renouveler le fonds de la communauthèque. Cet atelier peut également être l’occasion de réaliser une médiation sur le rapport à l’information et aux médias.

 

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L’intérêt du projet peut être de mélanger des thèmes qui n’ont rien à voir, pour développer des étagères par centre d’intérêt, où faire des liens thématiques que les systèmes de classification ne permettent peut-être pas. La différence avec le présentoir d’une sélection – comme on en réalise souvent en bibliothèques -, c’est que lorsqu’un document intègre une communauthèque, il va constituer un nouveau fonds (au moins jusqu’à la prochaine remise à zéro de la Communauthèque, à définir selon la vitesse de saturation de l’espace). Il ne s’agit pas d’une sélection thématique classique mais d’un nouveau fonds cohérent, qui à la différence du reste des collections est réalisée par les usagers et peut être (très) orignal.
Ce n’est pour autant pas obligé de faire un fonds de mélanges, ni de suivre le mode d’emploi. C’est juste une proposition pour les gens les plus impliqués, mais on peut également choisir de laisser seulement deux documents ou dix. C’est de toute façon inhérent au projet que rien ne soit obligé, après cela dépend des contraintes et limites que l’on peut choisir dans son expérience. Mais quand on a expérimenté cela dans une des bibliothèques, l’idée était tout de même que les gens se l’approprient comme ils l’entendent, comme si on proposait un espace de liberté bibliothéconomique.
 
C’est également une démarche qui vise à nous interroger sur notre accès à la documentation et à l’information, ainsi qu’à notre capacité à échanger et coopérer pour partager des documents (je pense ici au cinquième point de la charte Bib’lib, « Les bibliothèques sont un espace public ouvert à l’expérimentation et à l’échange collaboratif des savoirs de tous types sur un territoire. »). Dans un environnement numérique où ce sont des algorithmes qui hiérarchisent les résultats de recherche et où les gens échangent de plus en plus d’informations sans se voir, la Communauthèque peut permettre de créer du lien social et d’affirmer certains choix dans un système documentaire. Le projet encourage en effet le partage d’information de façon horizontale entre citoyens. 
 
Tous ces éléments permettent de répondre à certaines réactions qui estiment qu’il s’agit d’un simple « charriot à retours non rangés », d’une « boite à livres » ou d’un « présentoir mis à disposition ». Cela peut être cela si ses usagers le décident, mais cela devrait surtout devenir autre chose, à savoir une bibliothèque participative, construite par des lecteurs qui ne sont pas bibliothécaires. Ils pourront donc s’affranchir des normes d’organisation que nous utilisons dans notre métier et avoir toute liberté pour créer des fonds assez improbables – mais qui n’en seront sans doute pas moins pertinents et feront des heureux. 

 

Les documents sont-ils de la médiathèques ou ce sont des dons ?

 

 Il s’agit de documents de la médiathèque. Il faut veiller à ce que les documents qui sont rentrés dans la communauthèque soient bien localisés ainsi dans le SIGB pour ne pas les chercher dans leur fonds d’origine, et ce jusqu’à la remise à zéro de l’espace. A ce propos, cela me semblait pertinent d’envisager que périodiquement, la Communauthèque soit vidée et que les documents retrouvent leur fonds d’origine. D’une part car c’est leur place initiale (ils ont été acquis pour trouver leur place dans ce fonds), et d’autre part car le caractère éphémère de la communauthèque (même si elle dure 2, 3 mois ou plus) peut lui donner une vitalité à travers un renouvellement cyclique.

 

Comment souhaitez-vous développer ce dispositif ?

 

L’idée serait de décliner ce concept sur un ensemble d’événements et d’espaces. A titre d’exemple, nous faisons le 23 septembre prochain un atelier d’acquisition participatif de BD, qui consiste à présenter des BD au public. Nous n’en achèterons qu’une partie et ce sera à eux de se mettre d’accord. (pour ce projet, j’ai repris l’idée d’une médiathèque faisant déjà cela en Rhône-Alpes)

 

Comment vous est venue cette idée ?

 

Un certain nombre de sociologues de la culture critiquent l’environnement très normatif de nombreuses institutions culturelles. La classification est un processus fait de choix et qui se veut pratique. C’est évident qu’il est fonctionnel et qu’on a pas trouvé mieux ! Cependant cela peut laisser peu de place à la spontanéité et à la surprise, qui correspondent pourtant bien à la lecture. La communauthèque est un outil pour prolonger les possibilités d’un présentoir ou d’une sélection thématique mais de façon plus durable et coopérative. Surtout, c’est intéressant d’envisager comment favoriser l’échange et la participation des publics, de leur proposer qu’ils décident de quelque chose au sein d’une médiathèque.

 

D’où vient le terme communauthèque ? 

 

Cela n’est pas très original vu que plein de choses se déclinent désormais en machinthèque, mais je ne voyais pas comme résumer plus simplement le concept : un espace pour les communs, pour et par la communauté. Encore une fois, merci de ton intérêt pour mon projet, en espérant que l’article donne envie à d’autres d’essayer.

 

Voilà c’est un projet expérimental comme je les aime, un vrai dispositif de médiation qui pourrait devenir un commun(s) de la connaissance… qui va s’affiner avec le temps, Julien reviendra nous donner des nouvelles de ce projet. Ce qui est rigolo est de voir que le terme Communauthèque est aussi employé par SavoirsCom1 dans un projet qui vise à rassembler un fonds de référence sur les communs ! 

 

Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

1 réponse

  1. 18 novembre 2017

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