Lettre ouverte à Gérard Pelletier, vice président d’Ithèque

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Un matin, vers 9h15 alors que j’étais en train d’achever de me réveiller devant mon PC à la bibliothèque, j’ai eu la surprise de recevoir un coup de téléphone de M. Gérard Pelletier, Vice-président Marketing international d’Ithèque (excusez du peu, et je vous passe le « MBA » en signature de l’email).

Ithèque est une société de fourniture de fichiers numériques chronodégradables pour les bibliothèques. Il y a plus d’un an, j’avais en effet écrit un billet qui avait rencontré un certain écho intitulé P2P, musique, DRM et bibliothèques, Ithèque et consorts à l’affut. Suite à ce billet, j’en ai publié un autre intitulé Ithèque : un service inadapté suivi d’un débat un peu particulier en commentaires, auquel j’ai fini par couper court. Voilà pour le résumé des épisodes précédents.

Vous aurez compris que je ne crois pas du tout à une offre pour les bibliothèques de fichiers sous DRM alors que les usagers refusent les DRM et que les majors ont presque tous compris qu’on vend mieux sans DRM. Tout simplement.

Remarquons que je n’ai rien contre l’entreprise en soi, mais contre le modèle économique qu’elle représente et cautionne. Précisons que la requête « ithèque » sur google retourne mes articles en 3e et 4e position…ce qui n’est pas génial pour l’image de marque de l’entreprise…! Au point que Ithèque a essayé en vain de publier un article avec un nom approchant sur le blog de l’entreprise pour essayer de contrer ce référencement fâcheux..! (je ne donne pas l’adresse ici, ce serait encourager la démarche, mais je peux l’envoyer à qui le souhaite)

Dernier épisode en date : M. Pelletier m’apelle donc et me propose de me faire tester la plateforme. J’accepte, je teste et je constate que le modèle proposé est toujours le même : des fichiers avec DRM, limités dans le temps, assortis de limitations d’usages. Je réponds donc à M. Pelletier que la plateforme est somme toute pas désagréable à l’oeil (mais avec une ergonomie pas géniale et un catalogue faible comparé aux catalogues destinés au grand public). Ce à quoi M. Pelletier répond:

Bonjour M. Mercier,


Votre collègue Limoges accepte en principe de diffuser via iThèque ses collections numérisées à la condition notamment que tous ses fichiers contiennent un progiciel chronodégradable.

Votre opinion peut-elle évoluer jusqu’à faire amende honorable publique?

Voici donc la réponse sous forme de lettre ouverte: (je développe les positions exprimées ci-dessous dans les deux articles ci-dessus)


Monsieur Pelletier,

J’avoue que je reste perplexe devant votre demande. En guise d’amende honorable, voici cette courte lettre ouverte.

Votre entreprise à fait le choix d’un modèle qui verrouille les oeuvres et en limite l’usage par les publics. Vous m’avez confirmé vous- même la présence de DRM permettant le chronodégradabilité des fichiers. Vous développez sur vos sites une subtile (dé)sinformation visant à faire passer le message que ces fichiers ne sont pas protégés par des DRM. Comment peut-il en être autrement si vous en limitez la consultation dans le temps?

Je pense que votre solution n’est pas la bonne. Vous êtes responsable de ce choix de modèle économique et soumis il est vrai à un contexte commercial et juridique en plein bouleversement.

A l’époque où j’ai écrit mes doutes sur un modèle comme le votre, les DRM étaient partout et commençaient tout juste à être remises en cause. Aujourd’hui, ces limitations d’usage appelées DRM (pour Digital Right Management) ont été presque unaniment rejetées par les consommateurs et abandonnées par les Majors, détenteurs des droits sur les oeuvres que vous vendez. Des offres commerciales beaucoup plus intéressantes en terme d’ergonomie et de taille de catalogues condamnent votre solution à un marché de niche dont se détourneront très vite les usagers (c’est déjà le cas).

N’oublions pas non plus le téléchargement et les pratiques de P2P. Malgré la réelle question de la rémunération des ayants-droits, l’approche politique répressive et les efforts de lobbying, savez vous quel est le logiciel le plus téléchargé en 2007? Hé bien il s’agit d’Emule, solution d’échange de fichiers très populaire…

Oui j’ai cru et je crois encore à la possibilité d’une licence globale pour les fichiers numériques, oui j’aime à rapeller que le droit de prêt des bibliothèques constitue une licence légale de fait, pour les imprimés. Oui je regrette que le sujet ne mobilise pas plus les bibliothécaires. J’assume ces positions M. Pelletier, et si vous n’avez d’autres arguments pour me demander de faire « amende honorable » sous prétexte que vous venez de gagner un client, alors peut-être vaut-il mieux ne pas débattre avec vous.

Je suis également conscient que des licences légales privées sous DRM se développent, Arte VOD est un exemple pour les bibliothèques. Le PDG de Numilog ient d’ailleurs de fournir à la BNF une étude complète expliquant que les livres numériques doivent être protégés, payant et que le reste n’est qu’utopie. Voilà encore un sérieux conflit d’intérêt dans ce débat. Numilog se retrouve en position de prévoir la formation dede son propre marché, face à ses propres futurs clients!! Tout comme d’ailleurs Denis Olivennes, PDG de la FNAC vient de remettre un rapport gouvernemental sur le P2P et les DRM un sujet auquel il a directement intérêt en tant qu’entrepreneur!

Que certaines bibliothèques fassent le choix de votre solution n’implique en rien une validation de votre modèle. D’autres bibliothèques ont fait le choix de la musique libre avec une approche complètement différente. Le monde des bibliothèques est petit, M. Pelletier et d’autres collègues sont complètement revenus de votre solution.

De nombreux usagers veulent des fichiers mp3 sans DRM, lisibles sur n’importe quelle plateforme, ils veulent en faire ce qu’ils veulent, refusent toute solution plus contraignante et mettent en conccurence les solutions proposées. Les bibliothèques ne gagneront pas sur ce terrain là. La vérité est qu’au delà de la musique l’existence même d’un marché pérenne de fichiers numériques protégés et spécifiques aux bibliothèques est en question.

En tant que directeur marketing, cela m’étonne que vous persitiez dans une voie contraire aux pratiques de la majorité des consommateurs de ce marché. Vous allez me dire que les fichiers chronodégradables sont différents, qu’ils s’assimilent à un prêt de document. C’est faux. Les pratiques ne sont pas les mêmes, on ne prête par un CD comme on prête un fichier numérique. Dans un cas le bien est rival et dans l’autre non. Les fichiers que vous proposez sont en plus assortis de DRM Microsoft, ce qui les rend illisibles sur toutes les distributions open source sous peine de poursuite pénales. Or, nous devons nous adresser à tous les publics.

Pour toutes ces raisons et pour d’autres que je n’ai pas développées M. Pelletier, je ne suis pas disposé à faire « amende honorable en public ».

Bien à vous.



Silvae

Je suis chargé de la médiation et des innovations numériques à la Bibliothèque Publique d’Information – Centre Pompidou à Paris. Bibliothécaire engagé pour la libre dissémination des savoirs, je suis co-fondateur du collectif SavoirsCom1 – Politiques des Biens communs de la connaissance. Formateur sur les impacts du numériques dans le secteur culturel Les billets que j'écris et ma veille n'engagent en rien mon employeur, sauf précision explicite.

10 réponses

  1. Bonjour,
    Contacté par un éditeur pour créer une plateforme de téléchargement de livres numériques sans DRM, j’ai testé l’idée en postant un billet intitulé « Vive le livre sans DRM » sur le blog des libraires de Libération. J’ai reçu en retour une cinquantaine de messages me traitant au mieux de doux rêveur.
    J’ai bien sûr eu Numilog au basque. Créer un fichier qui se détruit n’est pas synonyme de progrès. Il faudrait pouvoir protéger les droits des auteurs et des éditeurs sans en passer par là.
    Voilà, très vite écrit, ma contribution au débat.

  2. la lettre est magistrale, j’adhère totalement à ton point de vue !
    Juste une petite chose, il me semble que dans l’élan de la rédaction de cet article tu aies oublié de terminer une phrase dans le « dernier épisode en date » : « Je réponds donc à M. Pelletier que si la plateforme est somme toute pas désagréable à l’oeil (mais avec une ergonomie pas géniale et un catalogue faible comparé aux catalogues destinés au grand public)……..
    ça m’intéresse de connaître la suite 😉

  3. euuuh merci du compliment, c’est qu’il y avait un « si » en trop que j’ai enlevé…:-)

  4. Lionel Dujol dit :

    Excellent silvère. Une belle démonstration à laquelle j’adhère totalement.

  5. mediamus dit :

    Débat très intéressant. Je me demandais, si le prêt à durée limitée dans nos bibliothèques qui une sorte de RRM (Real Right Management) n’est pas lui aussi menacé d’obsolescence, comme le soulignait récemment Xavier Galaup en proposant un prêt sans délai de retour (« Revoir le fonctionnement du prêt en bibliothèque publique »). Je n’ai pas encore d’avis tranché sur la question. Quid par exemple des documents à fort taux de rotation : les nouveautés, les « best bet » (la tête de la comète) ?
    … Evidemement avec le numérique, cette nécessité de partager la rareté, l’unicité du document n’a plus de raison d’être. Le partage se faisant par la copie. Cette question est cruciale, les DRM étant au coeur du modèle économique des plateformes de prêt numérique : Ithèque, Tempolia/Euclydia, Bibliomédias, etc.
    Sur le sujet des DRM, je conseille de regarder la conférence de Sam Hocevar, un des concepteurs du logiciel libre multimédia VLC (les liens :
    http://mediamus.blogspot.com/2008/01/vive-vlc-mdia-player-le-lecteur-audio.html). NB

  6. @ Médiamus : J’aime bien l’idée du RRM! 🙂 c’est vrai que la question des DRM est cruciale et que les documents physiques relèvent d’une autre problématique….Merci pour le lien vers la conférence je vais écouter ça.

  7. Daniel Le Goff dit :

    Bonjour,

    Attention, M. Pelletier semble faire circuler l’idée que « [la Bfm de Limoges] accepte en principe de diffuser via iThèque ses collections numérisées à la condition notamment que tous ses fichiers contiennent un progiciel chronodégradable ». Comme si cela était un fait avéré.

    On se calme. J’ai eu un contact téléphonique avec cette personne. Pour le moment on en est là. je trouve un peu fort de café de se recommander d’un simple « prospect » (comme ils disent en jargon commercial). Nous n’avons rien signé, on ne s’est pas encore vus, et je demande de toutes façons à en savoir plus sur le sérieux de la boite en question… On est loin de pouvoir laisser entendre que « vous avez gagné un client », comme le dit Silvère Mercier.

    ce qui est vrai c’est que nous recherchons une solution pour diffuser dans une logique de déchargement provisoire des documents numérisés très particuliers : notre fonds de 4000 tapuscrits inédits de théâtre francophone, non publiés. Nous ne pouvons pas prndre le risuque par rapport aux auteurs qu’un éditeur pré-empte les textes. On est bien là sur une niche bien particulière. mais il n’y a pas que ithèque sur le coup, n’en déplaise à M. Pelletier.

  8. Merci beaucoup pour cette précision M. Le Goff! Cela prouve que j’avais doublement raison : d’une part Ithèque n’est pas très sérieux ici! d’autre part votre problématique est très spécifique et je comprend bien votre besoin dans ce cas là…merci pour en tout cas et @ bientôt! 🙂

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  1. 23 mai 2010

    […] « Lettre ouverte à Gérard Pelletier, vice président d’Ithèque », site bibliobsession, http://www.bibliobsession.net/2008/01/22/lettre-ouverte-a-gerard-pelletier-vice-president-ditheque/, consulté le 22 août à 23h20 48 « Hadopilogue, rien n’est terminé », site […]

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